1944 : La tragédie des musulmans de Géorgie

D’après Le Dr Mansour pour T.E.P.A le 07 Mai 2014

Hier nous étions le 06 juin, en ce 70eme anniversaire du débarquement en Normandie, les forces alliées, avec son cortège de célébrations et d’hommage s’étaient réunis pour commémorer ce jour décisif.

Mais il y a bientôt 70 ans en novembre 1944, une tragédie a eu lieu en Géorgie : la déportation de plus de 100 000 musulmans……

Monnaie islamique, Géorgie, Bagratides – Rusudan, (1223-1265 Ap JC)

 

Petit retour en arrière : 

La Géorgie a eu des contacts avec le monde islamique dès le milieu du VIIème siècles (1er siècle de l’Hégire).

Tiflis sera même le centre d’un émirat islamique arabe, et même si elle redeviendra la capitale d’un royaume chrétien en 1122, la ville continue d’accueillir les musulmans qui jouissent de certains privilèges ; du fait que cette population est composée de lettrés polyglottes, de médecins, savants et négociants.

Durant le XVIème et le XVIIème siècle, on verra l’influence des deux puissants voisins musulmans prenant de l’ampleur et étant concurrents ; l’Empire ottoman sunnite et l’Empire perse (Iran actuel) chiite. Pourtant la population musulmane ne dépassera pas 15%.

L’originalité du monde islamique sur le territoire géorgien, provenait de l’influence du paganisme et du christianisme (peu de pratique de la bigamie, consommation de viandes de porc ou d’alcool), et de la coexistence entre sunnites et chiites, parfois dans la même mosquée comme à Tbilissi…

(Nous reviendrons sur cette histoire dans un futur article Inchallah…).

La tragédie

La déportation des Musulmans de la région géorgienne de Meskhétie est l’une des nombreuses déportations perpétrées par le régime stalinien au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Elle se produit en quelques jours, en novembre 1944, bien après que l’Armée rouge eut défait la Wehrmacht à Stalingrad et alors qu’aucune présence allemande ne menace le Caucase. 

Cette déportation, à l’instar de toutes les précédentes, se déroule selon un processus bien rodé.

Près de 100 000 musulmans sont ainsi exilés de leur région montagneuse du sud de la Géorgie vers les lointaines républiques d’Asie centrale. Les déportés, alors qu’aucune accusation précise n’est portée à leur encontre, sont taxés de traîtres à la nation soviétique.

Ils subissent l’exil, se retrouvent en liberté surveillée et sont victimes d’une punition collective héréditaire.

Même si les causes de cette déportation massive sont variées et font toujours débat. Une chose est sûre : ces déportés n’ont jamais et ne sont pas accusés de collaboration avec l’ennemi, le troisième Reich (l’Allemagne Nazi).

Mais certains préjugés jouent malgré tout sur cette suspicion ; premièrement la population musulmane vit dans la région montagneuse frontalière de la Turquie (alliée non déclarée et indirect de l’Allemagne nazie.)

Deuxièmement, la quasi-totalité des déportés sont « Turcs, Khemchiles (Arméniens musulmans) et Kurdes », sont tous de culture musulmane sunnite et sont largement turcophones. (Cette citation rappelle à certains égards celle des Ouïgours en Chine)

Seuls les « Turcs », qui forment l’écrasante majorité des déportés de Géorgie (près de90 %), ont un ethnonyme problématique. Ce terme imposé à l’occasion de la déportation recouvre une réalité disparate, qui reste une source de débats identitaires jusqu’à nos jours (1).

Ces déportés désignés sous l’appellation « Turcs » puis « Turcs soviétiques », posent plusieurs problèmes et laissent des interrogations diverses (sociologiques, linguistiques, perceptions des populations elles-mêmes….)


Les recensements durant la période tsariste les désignaient sous différentes dénominations :

– Géorgiens sunnites
– Ottomans
– Azerbaïdjanais

Au milieu du XXème siècle, le simple fait qu’ils soient musulmans suffit aux autorités soviétiques à les soupçonner d’être des alliés des Turcs, et ce d’autant plus que la frontière entre la Géorgie soviétique et la Turquie est connue pour sa grande porosité.

Ce recensement comptabilisait : 

– Les Azéris, chiites mais aussi sunnites, sont entrés en Géorgie dès les XVI et XVIIème siècles, formant la communauté musulmane la plus importante de Géorgie, plus de 300 000 personnes.

– Les Abkhazes, sunnites, islamisés à partir des années 1740 par les Ottomans. Déportés vers la Turquie dans les années 1860 par les Russes et rechristianisés jusqu’en 1921. Ils seront à nouveau en partie islamisés après la sécession de leur territoire en 1993.

– Les Adjars, d’ethnie géorgienne, sunnites, islamisés à partir des années 1830 par les Ottomans, conservant de fortes traces de la chrétienté. Ils seront pour partie rechristianisés après le retour à l’indépendance de la Géorgie en 1991. —- Les Meshkètes, parfois qualifiées de Turcs Meskhètes, dont 100 000 furent déportés en Asie centrale par le pouvoir soviétique durant la IIème guerre mondiale.

– Les Kists (environ 12 000), de la même ethnie que les Tchétchènes et les Ingouches, sunnites dont une partie s’est christianisée, conservant des traces du paganisme, entrés en Géorgie au XIXème siècle. La moitié réside dans les gorges de Pankissi.

– Les Avars (près 4 200)

– Les Tatars (4 100)

– Les Kazakhs (2 600)

– Les Turcs (1 400)

– Les Ouzbeks (1 300)

– Les Tadjiks (1 200)

– Les descendants des Géorgiens initialement déportés au XVIIème siècle par l’Empire iranien au Feridan, revenus au pays de leurs ancêtres dans les années 1970 (quelques centaines).


 

Toutefois, les intellectuels et les autorités géorgiennes les considèrent comme des Géorgiens islamisés par trois siècles de joug ottoman. C’est pourquoi, dans l’optique d’un nettoyage territorial des frontières turco-soviétiques, le gouvernement de la République soviétique de Géorgie propose comme alternative à toute déportation le déplacement de cette population dite à risque vers l’intérieur du pays. Ce plan prévoit en outre une politique de re-géorgianisation de ces Musulmans qui ne se conçoivent pas tous comme Géorgiens (2).

Mais Staline et Beria privilégient la solution de la relégation aux confins de l’URSS, avec l’assignation définitive d’une identité turque déduite de leur langue et de leur culture religieuse.

L’identité ethnique et religieuse de cette population n’explique pas tout, la situation de la Meskhétie motivera la solution de la déportation. Les dirigeants soviétiques savent que des troupes turques sont dépêchées à la frontière avec l’URSS. Même si cette présence est plus défensive – forme de force de dissuasion – qu’offensive, Staline préfère sécuriser la frontière.

De plus, il a pour projet caché l’annexion du nord de la Turquie et de ses détroits. A cette fin, le nettoyage des frontières de tout élément douteux est indispensable.

Les Musulmans de Meskhétie, qui, jusqu’en 1921, ont combattu auprès des Turcs contre les chrétiens, sont dès lors condamnés à être perçus comme traîtres potentiels. Seuls les Adjares musulmans, clairement identifiés comme Géorgiens et jouissant d’une république autonome, seront épargnés.

C’est le 31 juillet 1944, que Staline signe l’ordre de déportation.

Du 15 au 18 novembre, les habitants de 212 villages des régions de Adiguéni,Akhaltsikhé, Aspindza, Akhalkalaki et Ninotsminda sont raflés. 

Du 25 au 26 novembre, quelques centaines de « Turcs » sont déportés de l’Adjarie voisine. Officiellement, les déportés sont au nombre de 91 000, mais des chercheurs hésitent encore sur le nombre réel de victimes.

Selon d’autres, cela serait entre 90 000 et 116 000 déportés :

– Dont la moitié d’entre eux est constituée de mineurs de moins de 16 ans,
27 000 femmes.

– Et d’environ 19 000 hommes âgés ou handicapés.

En 1944, au moment de la déportation, près de 40 000 Géorgiens musulmans combattent sur le front contre les armées Nazies… Seuls 20 000 en reviendront et contraints de rejoindre les exilés en Asie centrale.

Une bande de sécurité de 7 à 80 kilomètres sera instaurée en Meskhétie, elle est ponctuée de postes militaires filtrant toutes entrées et sorties pour « sécuriser » la frontière avec la Turquie.

La région est ainsi placée sous contrôle totale. La plupart des villages vidés sont réinvestis par des Géorgiens déplacés de force d’Imérétie. D’autres villages sont purement rayés de la carte et beaucoup transformés en champs. Les cimetières et autres lieux de mémoire n’ont nullement été épargnés, seule une poignée de sites religieux resterons visibles. 

Près de 11 000 musulmans de Meskhétie seront exilés de force en Kirghizie, 30 000 au Kazakhstan et 54 000 en Ouzbékistan.

Leurs conditions de vie sont précaires, ils vivent dans des baraquements délabrés qui ne les protègent guère de l’hiver rigoureux, quand ils ne sont pas tout simplement sans abri. Peu d’entre eux sont véritablement logés convenablement…

Ils deviennent des citoyens de seconde zone, interdits de tout déplacement au-delà de cinq kilomètres de leur lieu d’assignation, ce qui les oblige à se présenter toutes les deux semaines à la komandature pour se signaler au NKVD (acronyme de Narodnii Komissariat Vnoutrennikh Diél, en français le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, est l’appareil successeur du Guépéou en 1934 et qui sera remplacé en 1946 par le KGB)..

L’écrasante majorité, y compris les mineurs, contrains de travailler dans des kolkhozes (coopérative agricole), 6 000 sont dans des sovkhozes et 1 300 dans des usines, tous perçoivent des salaires de misère dans des conditions déplorables, proches de la servitude -pour pas dire d’esclavagisme-

Le bureau de l’organisation des affaires des musulmans du Caucase en Géorgie a été inauguré à Tbilissi 2012

Pendant longtemps, les Musulmans de Meskhétie espèrent que Staline, tenu pour innocent et ignorant de leur cas, leur rendra justice. Après sa mort en 1953, une série de lois permet de libérer certaines catégories de populations : les mineurs, les conjoints de citoyens libres, les invalides et les héros de la guerre.

En 1956, Nikita Khrouchtchev libère partiellement les peuples punit les uns après les autres.

Le 28 avril, les Turcs, Khemchiles et Kurdes redeviennent des citoyens soviétiques mais ne pourront ni réclamer réparation ni retourner dans leurs lieux d’origine.

En 1957, N. Khrouchtchev consent à rétablir dans leurs droits et dans leur « patrie » certains peuples : les Tchétchènes, les Ingouches, les Balkars & les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga et les Musulmans de Meskhétie ne bénéficient pas de telles décisions, leur exil
est maintenu arbitrairement.

Cependant, le 31 octobre 1957, un décret ambigu rend espoir aux déportés. Ils obtiennent le droit de se rendre dans la république caucasienne d’Azerbaïdjan et d’en devenir les citoyens.

Jusqu’à 40 000 d’entre eux font le choix de l’intégration dans ce pays proche culturellement de leur identité musulmane et géographiquement de leur patrie géorgienne. Mais cette demie solution aboutit à la scission définitive entre deux mouvements identitaires existant parmi les exilés.

Le premier, majoritaire, considère les déportés, comme Turcs (spécifiquement turcophones) et accepte l’intégration en Azerbaïdjan.

Le second, minoritaire, les voit comme des « Meskhètes » géorgiens et n’envisage quede retourner un jour en Géorgie. Or la Géorgie se refuse à toute négociation sur le thème sensible du rapatriement… 

Référence Bibliographie

(1) Tournon S., « Contribution à l’histoire des Meskhètes. Enjeux d’une identité contestée », thèse de doctorat non publiée, INALCO, Paris (2006) : « sont-ils Turcs ou Géorgiens ? ».

(2) Mamuliâ G., « Le Concept de politique d’Etat en Géorgie concernant les Meskhs déportés et rapatriés enGéorgie. Histoire et actualité », Central Asia and the Caucasus, Suède. (1999)

Pohl J.O., “ Stalin’s Policy of Mass Destruction as Genocide”, Journal of Genocide Research vol. 4, n3. (2002)

Pohl J.O., “Ethnic Cleansing in the USSR, 1937-1949” , Westport, Connecticut (1999).