Aboû l’Alâ al-Ma’arri : La claire voyance de l’aveugle

Larédac selon le Dr Mansour à 11h37 le 7 Septembre 2013

Aujourd’hui Dr Mansour nous fait découvrir un poète syrien exceptionnel qui voyait déjà à son époque les prémices de la décadence de son pays. Ce poète, qui a perdu le chemin de la foi, rongé par son intelligence, se cherchera spirituellement jusqu’à la fin de sa vie. C’est un rappel aussi, Allah guide qui Il veut et égare qui Il veut, Il peut nous donner la claire voyance de ce monde ou ses richesses mais sans foi toutes ces choses deviennent des fardeaux rongeant nos âmes à chaque instant de rébellion.

« Quant au Hedjaz, nul ne souhaite y séjourner, otage [comme il est] de ses cinq Harrât(a) [calcinées].

En Syrie, le torchon de la guerre brûle, attisé par des gens qui, pour ce faire, ont retroussé leurs habits.

En Irak, l’éclair fait répandre une pluie de sang, le tonnerre en longs éclats fait sa jonction avec le malheur » *

de Abû Alâ Ma’arri (L.I, 622).

(a) faisant référence aux zones arides se trouvant sur la route de Médine à la Mecque

* la concordance des temps est tout simplement stupéfiante, voir effrayante…

 

 

 

Par le Dr. Mansour

Samedi 7 septembre 2013


 

Il y a bientôt 1040 naissait Abû l-Alâ’, le 26 décembre 973 (28 rabî‘ 1er 363 h.), à Ma‘arrat an-Nu‘mân, petite ville située entre Hama et Alep (Syrie). Quelques mois après Al-Burini l’encyclopédiste persan ( né au Ouzbékistan le 15 septembre de la même année – 14 Dhou Al-Hijja h.) et la mort de Muhammad ibn Hani (934 – 973 / 325 .h – 363 h.), poète ismaélien né en Éspagne en 934, panégyriste du calife fatimide al-Mu’izz.

Période intermédiaire, de la gouvernance sous les Buwayhides (1) (932-1055) auxquels le calife abbasside remit la réalité du pouvoir.

 

 

(timbre a l’effigie du Grand poète Al-Ma’arri  – républic  Arabe de Syrie)

Cette année 973, qui jongle entre troubles politiques et faste culturel et intellectuel sur le plan de la culture. Le calife fatimide El-Mu’izz (952-975), tout en établissant son pouvoir sur le Maghreb (le centre du pouvoir fatimide se déplace du Maghreb vers l’Égypte) et s’installe au Caire où a été entreprit la construction de la mosquée al-Azhar : « La Splendide » et l’instauration de l’université du même nom.

Des troubles qui ont pour conséquence des conflits sanglants et qui accompagneront la vie de d’Abû l-Alâ’. Il est le témoin, non « Oculaire », cela s’averait une gageure, mais physique car il vivra tout ses événements dans sa chaire … du fait que le Machrek et le Maghreb commençaient à connaître une lente et inexorable décadence dans tous les domaines, même si le domaine culturel et des sciences étaient en expansion.

Pour continuer cette mise en perspective, malgré cette émulsion culturelle et intellectuelleil y a une cassure, ou plutôt une fracture grandissante entre la«khâssa» (l’élite), et la « ‘âmma » (cette masse brute – appeler autrefois la «plèbe») toujours prompt à la vindicte, malléable aux seules manipulations tantôt positives (afin de consolider le pouvoir des émirs et les privilèges des élites), et à d’autres moments négatives (qui a pour but de dévier les colères légitimes)…

Soulignions qu’à la mort de Abd al-Rahmân al-Nâsir (Abd al-Rahmân III : 891-961), en 961, puis de son fils al-Hakam, en 976, L’Andalousie : « Al-Andalus » entra à son tour dans la longue agonie que l’on sait, ce qui ne l’empêchait pas de connaître un essor culturel dont les fulgurances littéraires qui continue à nous éblouir....

En Syrie les Hamdanides (2) (de 905 à 1004), menacés par Byzance (empire chrétien) et par les Fatimides (dynastie shiite d’Egypte), tenant temps bien que mal le nord du pays (Syrie), ils finissent  par céder le pouvoir aux Mirdassides, ou encore appelé les Banu Mirdas (dynastie d’arabe Shiite) en 1004cette dynastie bédouine incapable d’établir un empire unifié et de juguler l’anarchie dont elle n’était pas la seule responsable


Carte – Le monde musulman entre 980 et 1000: les trois califats opposés (Avec l’aimable autorisation du musée du Louvre)

 

 

 

 

Aboû l-Alâ’, dont la famille compte de nombreux érudits et dignitaires, reçoit une éducation de qualité comme il se doit à son rang (religion, rhétorique, mathématique…) … Malgré son handicape, il est un surdoué et un véritable prodige, on peut aisément dire qu’il est pleinement poète, alors qu’il n’a que 11 ou 12 ans. Il se fait déjà remarquer pour son répondant et son franc-parler. Ses multiples talents et sa grande soif de connaissances, le pousse à fréquenter avec assiduité, les bibliothèques d’Alep, de Lattaquié, de Tripoli, d’Antioche.

On le retrouve à Bagdad, vers 1007, sois deux ans après la mort de son père qu’il pleura dans une élégie remarquée. Il a 34 anssouhaitant parfaire sa formation, dans les divers domaines dont le juridique, littéraire, grammaire … mais aussi exhiber ses performances intellectuelles tout en se confrontant à d’autres esprits brillants.

Dans ses joutes, il s’avère être le plus doué. En tant que poète, il est admiratif d’Al-Mutanabbî (3) (915-965). On peut dire qu’il s’inspira de son modèle pour forger sa serve… c’est durant ses débuts à Bagdad qu’il achèvera son Saqt al-zand « Étincelles du silex »… Il sera introduit et admit volontiers dans les salons et coteries littéraires, qui fleurissent à Bagdad (dans les demeures de riches dignitaires et commerçants), non seulement d’y briller, il surpasse tous ses concourants et admirateurs…

Une de ses répliques, des plus intelligentes… le fera rentrer dans le cercle le plus prestigieux; S’étant fait traiter de chien par un individu contre lequel il trébucha, il lui retourne l’insulte avec une audace et un panache sans pareil :

« Est chien, celui qui ne connaît pas les soixante-dix noms du chien ! ».

Cette réplique restera dans les annales et qui finira par être une anecdote. Elle fût entendue par Sharîf al-Murtadâ (967-1044 / 355 h.-436 h.), un des plus grand lettré de la ville, mais aussi par le surintendant des Talibites (titre de noblesse aristocratique) ; un certain Naqîb.

Sharîf al-Murtadâ, qui avait en quelque sorte un club d’érudits et de réflexions, invita Aboû l-Alâ’ à se joindre à cette assemblée. Mais ce qui avait plus, aux notables, à ces érudits chez Aboû l-Alâ’, cette verve, cette supériorité intellectuelles accompagner d’une fierté sans bornes; allait lui en faire chasser … ; Lors d’une séance, Sharîf al-Murtadâ faisant une réflexion à l’encontre d’Al-MutanabbîAboû l-Alâ’ ne pouvait rester silencieux, face à ce dénigrement de ce qui est pour lui : le plus grand poète de tous les temps… Il répliqua :

« S’il n’avait composé, opina-t-il, que son poème : « Ô domiciles aimés vous avez dans les cœurs élu domicile », cela aurait suffit à sa gloire ».

Sharîf al-Murtadâ se sentant outré, ne pue contre-attaquer, il le fit, alors, jeter dehors, traîné par les pieds cet insolent d’Aboû l-Alâ’… Aboû l-Alâ’ expliquera sa réaction peu orthodoxe et qui était peu conforme aux règles élémentaires de l’hospitalité :

« II aurait pu choisir un poème plus probant, ragea-t-il, mais il a préféré celui où al-Mutanabbî dit « L’imparfait qui vient à me dénigrer, atteste de ma perfection (3) ».

 

Aboû l-Alâ’, après cet incident, sait pertinemment que sa situation deviendra difficile. En plus de ses déboires avec les savants, qu’il avait pris à partie (du fait que Aboû l-Alâ’ les avait critiqué sur leur aveuglement et ils leur dirat même « Vous avez fait des mosquées des bordels ! » – dans le sens où les gens y venaient non pas pour prier, mais pour y propager des commérages et futilités…), et comme il est trop fier pour se rabaisser à pratiquer le panégyrique (éloge) contre rémunération … Le manque de moyens ainsi que la nouvelle lui annonçant que sa pauvre mère était gravement malade le décida à rentrer dans son village natal : Al-Ma’arra !

 

La Syrie étant troublée, le Hedjaz trop aride et où les habitants ne sont que guères accueillants, l’Irak quant à lui, est à feu et à sang … (voir situation au début de l’article).

 

De retour chez lui, il s’isole, de ce monde « corrompu », à sa source ! Il utilisera une expression afin de se décrire dans ce croisement : « rahîn Al-mahbisayn » qui peut être traduit – « l’otage des deux prisons » : la cécité et la réclusion. Mais dans un de ses vers il en ajoute une troisième, la captivité de son âme : 

 

« Me voici dans mes trois prisons. Ne t’enquiers pas de la méchante nouvelle : La perte de ma vue, la fixation à un domicile et la captivité de l’âme à l’intérieur du corps malsain » (L. 1. 249).

 

Mais cet isolement ne durera pas ! Sa réputation d’érudit et de savant, fait qu’il se retrouve assailli par de nombreux étudiants, des vizirs (voulant des conseils), des érudits de tous bords et confessions. Al-Ma’arra, cette petite bourgade devient un centre intellectuel prestigieux – une destination culturelle réputée et prisée.

 

Aboû l-Alâ’ al-Maarrî, comme on l’appellera dès lors, est une « encyclopédie vivante » : philologue, philosophe, poète, connaissant le Coran et le Fiqh (jurisprudence islamique) … les sciences ésotériques de divers cultes et sa maitrise de l’Arabe et des débats qui échafaudait l’islam en son temps, fait de lui un analyste d’exception.

 

Dans ses poésies on y décèle toutes ses connaissances accumuler : la philosophie grecque, les pensées indiennes et iraniennes et des diverses disciplines scientifiques telles que l’astronomie, les mathématiques ….

 

Tous ses aspects du personnage feront qu’il sera soupçonné hérésie. Il n’a jamais caché ses moments de doute :

 

« Quant à la certitude, il n’y en a point. Mon effort maximal consiste à conjecturer et à spéculer » (L. II, 36)

Une anecdote veut que le cadi Aboû Youssef Abd al-Salâm al-Qazwînt, qui était venu lui rendre visite, lui ait parlé de ses vers de poésie qui pouvait heurter les gens.

Aboû l-Alâ’ al-Maarrî, lui dit « Je n’ai jamais proféré de satire contre personne »,

 

Aboû Youssef, interloqué lui dit : « C’est vrai, à l’exception des prophètes ».

 

Le visage d’ Aboû l-Alâ’ al-Maarrî  s’assombrit car il ne pouvait le nier, comme son honnêteté intellectuelle l’exigeait de ses vers : 

 

« Moïse prêcha et disparut. Puis Jésus apparut.

Vint ensuite Muhammad avec les cinq prières.

Une religion nouvelle, dit-on, serait révélée.

Et trépassent les vivants entre hier et demain.

C’est à haute voix que je profère l’absurde.

La certitude, je la confie en longs chuchotements » (L. II, 55).

 

Mais la suite du poème le sauve et montre bien qu’il est en pleine recherche mystique :

 

« Ah, si la religion pouvait retrouver sa fraîcheur !

L’ascète y étancherait sa soif après un khims (4) ? » (L. II, 55).

 

Il meurt en 1058 – 449 h. dans le village qui l’a vu naitre…

 

Aboû l-Alâ’ al-Maarrî à une œuvre plus qu’abondante et riche. Une centaine d’ouvrages furent répertoriés, mais seulement quelques-uns seulement nous sont parvenus.

 

Il sera considéré comme un septique, voir un athée, un mystique empli de doute qui se cherche, un orgueilleux imbu de lui-même, un insolent … mais au-delà de tout cela nous ne pouvons nier sa relation exceptionnel avec les mots, son amour de la langue Arabe, à tel point qu’il en comprendra la complexité, tout cela a fait de lui jusqu’à aujourd’hui le poète des poètes.

 

Il faudra noter que l’histoire nous offre de surprenante conclusion ou suite. En effet c’est 40 ans après la mort de Aboû l-Alâ’ al-Maarrî, en 1098, que les Croisés s’empareront d’al-Maarra où ils commirent toutes sortes d’horreurs, y compris des actes d’anthropophagie dûment consignés par les chroniqueurs orientaux et occidentaux. Pendant cette campagne les bibliothèques furent piller et/ou détruites.

 

Ouvrages les plus connus :

  • Saqt al-zand (Etincelles du silex)
  • la Risâla al-ghufrân (L’Épître du pardon)
  • les Luzûmiyyât (les Nécessités) – son œuvre poétique majeure(Les Luzûmiyyât ou Luzûm mâ lâ yalzam est un titre traduit tantôt par « Nécessité de ce quin’est pas nécessaire », tantôt par « Obligation au non-obligatoire » ou encore« Engagement à ce qui n’est pas obligatoire ».

 

Extrait :

Son œuvre est sombre, fréquentée par la mortle sommeil, le doute, la foi…mais laissons la clairvoyance du poète aveugle s’exprimer :

  • «Perte de la vue puis perte de la foi et de la destination. Aussi ma nuit extrême est-elle trois nuits.»
  • «Le mensonge a détruit les habitants de la terre. Leurs descendants se sont groupés en sectes qui ne peuvent fraterniser. Si l’inimitié n’avait été dans leur nature, dès l’origine, Mosquée, église et synagogue n’auraient fait qu’une»
  • «Si le savoir des hommes est inutile et ne peut rien empêcher, les grands perdants seront les savants.»
  • «Les gens voudraient qu’un imâm se lève et prenne la parole devant une foule muette. Illusion trompeuse – il n’est d’imâm que la raison, notre guide de jour comme de nuit.»

  • «Raison – demeures laissées à l’abandon. Ignorance – solides demeures habitées.»

Références : 

(1) Principale des dynasties qui, sur le Plateau iranien, puis en ʿIrā, (aux côtés des Sāmānides du h̲urāsān et du Mā warāʾ al-nahr) marquent ce que l’on nomme l’«intermède iranien» (Minorsky), entre la domination arabe et la conquête turque du Ve/XIe siècle. Leurs noms vient de « Buwayh » ou « Buyeh », le père des trois frères qui fondèrent la dynastie (Ali, Al-Hassan et, plus jeune, Ahmad) appartenant à la population des Daylamites qui embrassaient l’Islam (shiite).

(2) Grande famille arabe, les Hamdanides ont donné naissance au xe siècle à deux petites dynasties, l’une à Mossoul, l’autre à Alep où a vécu le plus illustre d’entre eux, l’émir Sayf al-Dawla. Ce dernier est le fondateur de l’émirat d’Alep, et il fût surnommer « l’épée de la dynastie – abbasside »

(3) Al-Muttanabbî « ce qui professe », poète a les verve cinglante né a Koufa (en Irak) en 915

(4) Le khims est un cycle d’abreuvement, on fait boire le chameaux le premier jour, puis on le prive durant 3 jours et on le ré abreuve après…