Al Djahiz : Entre fables et évolutionnisme

D’après Dr Mamsour à 11h36 le 5 Août 2013
« Ô Allah ! Comme Tu as parfait ma forme, parfais (également) mon comportement ». Al Jahiz
Alors que l’Europe plonge dans ce que l’on a coutume d’appeler le Moyen Âge ; le Moyen Orient va connaitre une période flamboyante au niveau des sciences. Avec l’arrivée de la Dynastie Abbaside en 750 ap JC / 132 h, les califes qui se succèdent (Al-Mansur ; Al Ma’mun … et le célèbre Haroun Ar-Rashid…) ont impulsé un révolution culturelle et intellectuelle, une liberté de penser et d’entreprendre … qui s’accompagne d’une politique sociale. Et surtout d’une politique d’investissement sans précédent dans les sciences, la traduction des ouvrages grecs, perse… et la diffusion des livres.

Le timbre du Qatar émis le 20 février 1971 à l’intérieur d’une série de 6 timbres rendant hommage à des personnages célèbres de l’histoire islamique. Ici Al Jahiz
C’est dans cet environnement qu’Abou ’Othman ’Amr ibn Bahr Al-Djahiz (qui s’écrit aussi Al Jahiz) ; né à Bassora (Irak actuel) en 776 (en 159 de l’hégire)issu d’une famille pauvre, décédant d’esclave Zanj(1) de par ses grands parents. Afin d’aider sa famille et subvenir à ses besoins il est vendeur de poissons, sur le port de la ville (un des plus importants encore actuellement, positionner sur l’estuaire du Tigre et de l’Euphrate).
Dans ses moments libres, il fréquente assidûment la mosquée principale de la ville. Où il se joint à un groupe de jeunes. Les discussions tournent tant autour des sciences Islamiques, que des sciences dites profanes. On sait que le petit Abou Othman assistait au cours de philologie, de lexicographie, de poésie, de rhétorique ainsi que de théologie … Il est un disciple de Ibrahim al-Nazzam(2) (775-846 / 158h.-231 h.), poète et grand connaisseur et commentateur d’Aristote et le véritable premier théologien Mu’tazilite (3) qui combat les dualistes et les « physiciens » matérialistes (dahriyya).
Durant 25 longues années, Al Jahiz étudia sans relâche. Il acquière une connaissance des plus pointues de la poésie, la philologie et la linguistique (grammaire) arabe, de l’Histoire préislamique des Arabes et des Perses… tout en se perfectionnant dans les sciences du Coran et des hadiths, il est un lecteur méticuleux des textes grecs (sciences et philosophie).
Un texte sur l’institution du Califat est son premier écrit. Il gagnera sa vie de par ses écrits. L’anecdote veut : que sa mère lui aurait offert un panier rempli de feuillet, tout en lui disant « c’est ainsi (en écrivant) que tu gagneras ta vie » !
             
C’est en 816 (200 h.) Al Jahiz arrive à Bagdad. La même année où le calife Al-Ma’mun (règne. 813833) inaugure la « Maison de la Sagesse » (bayt al-ikma, بيت الحكمة,/ Dâr al-Hikma). Grâce à la politique de mécénat des Abbasside, Al Jahiz s’installe dans la capitale de l’empireAl Ma’mun qui favorisa le développement des sciences et de la philosophie et a commandité la traduction en Arabe d’ouvrages grecs.
Al Jahiz a non seulement d’étudier mais aussi il enseignât. Il fut introduit dans les milieux savants, et il a surtout était engagé dans la vie sociale et politique. En effet il est un défenseur sans compromis des valeurs arabes contre les valeurs perses (ce combat entres Perses et arabes se désigne sous le nom de « chouhoubiyya). Et cela se ressent dans ses œuvres, les références perses sont quasi inexistantes.
Pour son rôle politique, les choses sont peu claire, voire occulte ! Il fut conseillé d’Al Ma’mun et de bien d’autres dignitaires Abbassides. Al Jahiz resta un soutien inconditionnel des Abbasside face aux oppositions et conflits.
Durant cette période faste, Al Jahiz est le contemporain des savants les plus érudits. On notera le mathématicien Al Khwarezmi (732-850 : auteur du célèbre «Abrégé du calcul par la restauration et la comparaison» qui donnera : «algèbre»);
Abu Nuwas (~750-815 : le plus grand poète de son temps et reste populaire de nos jours);
Abu Yusuf Al Kindi (801-873 : le philosophe, auteur Épître sur le discours sur l’âme (Al-qawl fî al-nafs) et le mutatione temporum (De la mutation des temps) et de nombreux médecins tels que Ibn Nakhtishu (m.vers 801) et Hunayn Ibn Ishaq (809-873 : Philosophe, médecin et traducteur et directeur de la maison de la Sagesse) (4) .
Al Jahiz est certainement l’auteur le plus prolifique de la tradition de l’adib (manuel du secrétaire)*, avec un style de littérature pédagogique et récréative dont il est, incontestablement lmaître.
Et cet art se manifeste dans son : «Le livre des animaux, De l’étonnante sagesse divine dans sa création» (Kitab al-Hayawân); commencer avant son arriver à Bagdad (815-816 / 200 h.) et achevé en 847 (232 h.) ; il y fait clairement mention de la zoologie d’Aristote (L’histoire des animaux d’Aristote fut traduit à cette époque…).
Dans le « Kitab al-Hayawân », Al Jahiz se propose de définir la vie et le monde merveilleux du vivant tout en démontrant son ordre, son organisation et sa diversité (avec une classification des animaux : «ceux qui volent» – «ceux qui marchent» – «ceux qui nagent» et «ceux qui rampent» / carnivores – non carnivores ….
Là ou son livre est surprenant, c’est qu’il nous expose une corrélation entre l’environnement dans lequel vit l’animal (influence et impacte sur l’animal), et nous propose une théorie de l’évolution (soit 1009 ans avant « De l’origine des espèces » de Charles Darwin 1856-1858). Cela de façon agréable sous forme véritablement savante, avec la démarche précise de l’observateur empirique et un effort de synthèse et de déduction intelligente et tout cela avec un style d’une éloquence rare en y mêlant la forme de fable (bien avant un certain Jean de La Fontaine)
                                 
Page du livre des animaux (Kitab al-Hayawan), de Al-Jahiz
Après avoir passé près de 50 ans à Bagdad au service du savoir et des Abbasside. Il rentre dans sa ville natale, Bassora ou il meurt en 868/869 (255 h.). La tradition veut qu’il est succombé sous le poids de ses livres, après la chute de sa bibliothèque…
Il aurait rédigé plus de 200 ouvrages (environ 205) dont seule une cinquantaine nous sont connues et beaucoup moins nous sont parvenue) :
– « La supériorité des noirs sur les blancs » Livre au titre polémique
– « Le livre des bonnes actions et de leurs contraires » (attribué)
– « Epître à Fath-ben Khakan sur les mérites des Turques et de l’armée impériale »
– « Sur l’amour et les femmes »
– « Traité sur le chant des jeunes filles »
– « Livre des chants » (kitan al Hrina)
– « Le livre de l’ordre des chanteurs »
– « Le livre de la couronne et des vêtements des rois » (attribué)
– « Le cercle et le carré »
– « Le Livre des Avares » sur les lieux communs , des paralogisme qui vous ferons rire…
– « Ephèbes et des courtisanes, » Al-Jahiz  a exhumé une partie du patrimoine érotique arabe. Livre rare et inattendu apporte une vision originale de la richesse de l’imaginaire érotique arabo-musulman tel qu’il a survécu, depuis les origines, à travers tous les aléas de l’histoire.
Il est l’inventeur du genre littéraire « adab », sur lequel repose l’ensemble de la littérature classique arabeAbad : Distinction socio-culturelle du savant courtois, qui manit les belles lettres – adab a été conditionnée par les goûts, les moyens et les buts des divers compilateurs qui l’étendent peu à peu à toutes les connaissances profanes jugés utiles à l’exercice d’une profession ou à l’ornement de l’esprit. Les pionniers de la littérature de l’adab comptent Ibn al-Muqaffa‘, IbnQutayba et surtout le phénomène al-Djahiz. Ces champions de la culture arabe sont des esprits encyclopédiques, curieux de tout, des polémistes et vulgarisateurs qui cultivent la verve et la belle langue.

(1) Zanj ; mot désignant les esclaves de couleur foncée et principalement africain. racine la plus ancienne venant du perse : notion géographique «la coté des noirs»…

(2) Neveu de Wassil Ibn Ata (fondateur de l’école Mu’tazilite, théologien, orateur hors norme, il fut disciple de Hassan Al Bassri (qui était un tabiri)

(3) Le mu`tazilisme : qui fut au début  une d’une approche rationaliste de l’islam ! Cete doctrine devient une des doctrines officielles de l’empire Abbasside sous Al Ma’mun

(4) Hunayn Ibn Ishaq appartient à l’Église nestorienne syrienne auteur du plus ancien traité d’ophtalmologie). Il s’entoure d’une élite de médecins dont le célèbre Razi. 841-861, médecin chef de la maison du calife al-Mutawakkil
Il traduit de nombreux ouvrages grecs de toutes disciplines, notamment l’ouvrage de Galien, de l’obligation pour le médecin voulant atteindre l’excellence d’être philosophe.

Bibliographie & références :
– Le livre des animaux (Kitab al-Hayawân) edition MUHAMMAD HARUN, Le Caire 1938-1945

– Le livre des animaux (Kitab al-Hayawân) edition Fayard – toujours disponible …
– VAN VLOTEN G., Le livre des beautés et des antithèses attribué à Abu Othman ibn Bahr al-Djahiz al-Basra. Leiden 1898Tria opuscula auctore Abu Othman Amr ibn Bahr al-Djahiz Basrensi. Leiden 1903
– HAWKE D. M., The life and works of Djahiz. London 1969 [textes choisis trad. du français]
– ZELLER OTTO (éd.), Internationale Bibliographie der Zeitschriftenliteratur aus allen Gebieten des Wissens. Osnabrück, Felix Dietrich 1975.
– BENCHEIKH, J.E., article “Djâhiz” de l’Encyclopædia Universalis, édit. successivesJAHIZ Le Livre des Avares. Traduction française, avec introduction et notes, par C. Pellat, Paris : G.P.aisonneuve, 1951.
– JAHIZ, Le Cadi et la mouche, Anthologie du Livre des Animaux. Extraits traduits de l’arabe et présentés par L. Souami, Paris : Sindbad, 1988.
Mots-clés : Histoire, DrMansour