Al Sissi veut une intervention internationale en Libye

D’après larédac à 14h30 le 20 Février 2015


La réunion du Conseil de sécurité se tient à la demande du ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, qui se trouve à New York.

M. Choukri « fera un exposé de la situation« , a indiqué le représentant permanent adjoint britannique Peter Wilson.

L’Italie s’est dite prête à s’engager militairement mais ne le fera que dans le cadre de l’ONU, a rappelé le chef du gouvernement Matteo Renzi, demandant à l’Egypte de ne pas céder à « l’hystérie et une réaction déraisonnable« .

Il n’a fallu que quelques heures au président Abdel Fattah al-Sissi pour lancer l’aviation égyptienne contre la branche libyenne de l’EI, qui venait de revendiquer dans une effroyable vidéo la décapitation de 21 chrétiens coptes, dont 20 égyptiens.

Avant l’Égypte : Le Président nigérien souhaite une intervention internationale

« Il n’y a pas d’autre choix« , a asséné M. Sissi, interrogé mardi par la radio française Europe 1 sur sa volonté de demander au Conseil de sécurité d’adopter une résolution pour une intervention militaire internationale.

« Ce qui se passe en Libye va transformer ce pays en un terreau qui va menacer l’ensemble de la région, pas uniquement l’Égypte mais aussi le bassin méditerranéen et l’Europe« , a prévenu le président égyptien.

Rien n’a filtré mardi en Egypte sur le bilan des frappes en Libye, ni sur leur éventuelle poursuite. « Nous avons besoin de le refaire, mais ensemble« , a toutefois répondu M. Sissi alors de son entretien à Europe 1.

Le président égyptien se pose en rempart contre le terrorisme depuis qu’il dirige d’une main de fer le pays arabe le plus peuplé et le plus puissant militairement, après avoir destitué en 2013 son prédécesseur élu, Mohamed Morsi.

« Il faut traiter ce problème car la mission n’a pas été achevée par nos amis européens« , a ajouté le président égyptien en référence à l’intervention qui a abouti à la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011.

« Nous avons abandonné le peuple libyen, prisonnier de milices extrémistes« .

La transition a en effet échoué en Libye depuis la fin du régime dictatorial de Kadhafi. Des milices ont pris le pouvoir par les armes dans les grandes villes, en l’absence d’autorité centrale forte. Alors que le pays est déchiré par les violences, deux Parlements et deux gouvernements se disputent la légitimité et les négociations politiques menées sous l’égide de l’ONU piétinent.

Les six grandes puissances occidentales qui se sont prononcées pour une « solution politique » en Libye (Etats-Unis, Allemagne, France*, Grande-Bretagne, Italie, Espagne) ont également appelé dans une déclaration à la formation d’un gouvernement d’unité nationale.

* Lire aussi : La France a écarté l’idée d’une intervention militaire dans le pays

« L’assassinat brutal de 21 citoyens égyptiens en Libye par des terroristes affiliés à l’EI souligne une fois encore l’urgente nécessité d’une solution politique du conflit« , indique la déclaration rendue publique à Rome.

« Le terrorisme frappe tous les Libyens et aucune faction ne peut affronter seule les défis auxquels le pays est appelé à faire face« , poursuit le texte.

La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini s’est entretenue jeudi à Washington avec le secrétaire d’Etat américain John Kerry et des leaders arabes à propos de la Libye, au lendemain d’un sommet sur « l’extrémisme violent » dans la capitale américaine.

Les décapitations des 21 coptes revendiquées dimanche soir par la branche libyenne de l’EI montrent que l’organisation a exporté ses méthodes brutales en dehors des régions qu’elle contrôle en Syrie et en Irak, où elle multiplie les atrocités.

L’Egypte, voisine de la Libye, peut se sentir prise en étau: son armée est déjà confrontée dans le Sinaï, à l’est du pays, à l’insurrection d’Ansar Beït al-Maqdess – désigné de « djihadiste » qui aurait fait allégeance à l’EI en novembre. Il a revendiqué le 10 février, dans une vidéo à la mise en scène macabre, la décapitation de huit hommes accusés d’espionner au profit de l’armée et l’État sioniste.

Ce groupe commet de nombreux attentats meurtriers contre les forces de sécurité, disant agir en représailles à l’implacable répression visant des opposants – désignés d' »islamistes » – en Egypte.

Intervenir ? Mais contre qui ?

La communauté internationale considère que le véritable danger en Libye est la montée en puissance de l’état dit « islamique » (EI) davantage que le chaos créé par la lutte entre les milices de tout acabit pour le contrôle du pouvoir. Une intervention viserait donc prioritairement les groupes de combattants identifiés comme « djihadistes », des cibles difficiles à atteindre, car mobiles et susceptibles de se cacher au sein de la population, comme c’est le cas en Syrie ou en Irak.

« Il y a des cellules dormantes dans chaque ville, qui ont des liaisons directes avec (le chef de l’EI Abou Bakr) al-Baghdadi« , a averti cette semaine un porte-parole militaire, le colonel Ahmed al-Mesmari. Les groupes d’insurgés se déplacent dans les vastes régions du pays qui sont totalement hors contrôle, y compris les frontières terrestres et maritimes.

Ils tentent aussi de s’implanter dans les territoires sous l’emprise de « Fajr Libya » (« Aube de la Libye »), qui regroupe des milices lourdement armées. Cette coalition, qui contrôle la capitale Tripoli, est hostile à une intervention étrangère et a dénoncé lundi les frappes égyptiennes.

« Fajr Libya » s’oppose aux forces conduites par le général Khalifa Haftar, qui dit combattre le « terrorisme » avec le soutien du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Mais Haftar peine à renforcer son emprise sur l’Est libyen, en particulier à Benghazi, deuxième ville du pays, où il fait face toujours à la résistance de groupes islamistes, dont Ansar Asharia, classée organisation terroriste par l’ONU. Une intervention représenterait « un soutien à la stratégie de Haftar aux dépens de Fajr Libya« , prévient Luis Martinez, du Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

Les experts estiment très difficile pour une coalition internationale de se fixer des cibles à bombarder par les airs sans s’appuyer sur un travail de renseignement très approfondi, en raison de la multitude des factions d’insurgés – et les dits « djihadistes »- qui ne partagent pas forcément la même idéologie que l’EI ou Ansar Asharia.

Une intervention terrestre devrait par contre mobiliser des dizaines de milliers d’hommes et « aurait peu de chances de réussir. Le cas afghan en est le parfait exemple« , estime Mazen Cherif, expert des questions de terrorisme.

Le temps est compté pour une solution face au renforcement de l’EI

Le temps est compté pour une solution en Libye face aux risques « évidents » de fusion entre l’état dit « islamique » (EI) et d’autres milices locales, a indiqué mercredi le ministre italien des Affaires étrangères, Paolo Gentiloni.

« La détérioration de la situation sur place requiert un changement de rythme de la part de la communauté internationale avant qu’il ne soit trop tard« , a déclaré le ministre devant les députés italiens.

« Le temps n’est pas infini » et les délais pour une solution politique risquent d’être dépassés, a dit le ministre, appelant la communauté internationale à redoubler d’efforts.

Le temps est d’autant plus limité, a expliqué M. Gentiloni, qu’il existe en Libye des risques « évidents » de fusion entre l’EI et des milices locales.

« Nous sommes face à un pays au territoire immense et aux institutions défaillantes et cela a des conséquences potentiellement graves non seulement pour nous mais aussi pour la stabilité et la permanence des processus de transition dans les Etats africains voisins« , a expliqué le ministre.

« L’unique solution à la crise libyenne est une solution politique« , a-t-il dit, assurant que l’Italie ne voulait ni « aventures et encore moins de croisades« .

L’Italie espère que la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies, prévue mercredi à New York, fasse prendre conscience de la nécessité de « redoubler les efforts pour favoriser le dialogue politique » en Libye.

Les grandes puissances occidentales, dont l’Italie, ont rendu publique mardi une déclaration commune dans laquelle elles affirment la nécessité d’une « solution politique » en Libye et appellent à la formation d’un gouvernement d’unité nationale qu’elles sont prêtes à soutenir !

La formation d’un gouvernement d’unité nationale, que ces grandes puissances occidentales (Etats-Unis, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Espagne) se disent prêtes à soutenir, « constitue le meilleur espoir pour les Libyens« , selon cette déclaration.

Le chef de mission de l’ONU en Libye, Bernardino Leon, tente ainsi depuis des mois de trouver un terrain d’accord politique pour la formation d’un gouvernement d’union nationale. Mais jusqu’ici sans succès.

Il convoquera dans les prochains jours une nouvelle série de réunions dans le but d’aboutir à la formation de ce gouvernement d’unité nationale. Ceux qui ne participeront pas à ce processus de réconciliation s’excluront de « la solution politique en Libye« , ajoute cette déclaration.

« La solution est politique, pas militaire« , affirme M. Martinez. « Cela va être sans doute long, mais c’est le seul chemin pour que ce pays devienne finalement un État avec un gouvernement représentatif« . Pour M. Chérif, la « première étape » est de chercher à rapprocher « les factions rivales et à construire une armée libyenne nationale« .

« L’Occident pourrait ensuite aider cette armée à pouvoir faire face à l’EI. » Mais la tâche est énorme dans un pays immense sans unité historique.

Des risques ?

« Une intervention fera de la Libye une terre de djihad où afflueront les djihadistes des pays du Maghreb, d’Afrique, mais aussi de Syrie et d’Irak« , bastions de l’EI, avertit M. Cherif. « Si l’opération se résume à simplement bombarder par les airs (…), elle ne fera que radicaliser la population« , en raison notamment « des dégâts collatéraux et des victimes civiles qu’une telle opération engendrerait« , ajoute M. Martinez.

Pour cet expert, il faut retenir les leçons de l’opération internationale lancée par Paris et Londres puis dirigée par l’Otan, qui avait pris fin après la mort de Muammar Kadhafi en octobre 2011. « Ces pays qui décident d’intervenir n’ont souvent aucune politique sérieuse d’accompagnement post-militaire, comme cela a été le cas en 2011« , souligne M. Martinez. Ils ont fait preuve « de compétence pour bombarder Kadhafi mais d’incompétence pour aider les Libyens à réussir leur transition« .

L’expert libyen Ahmed Mohamed Nouh souligne donc la responsabilité de la communauté internationale.

« L’Occident nous a trahis en 2011. Il nous a abandonnés (après la chute de Kadhafi). Maintenant, il se sent en danger. C’est l’occasion de se dépêcher pour sauver ce qu’il peut« .

Source : avec Afp, Reuters, Agence Lana, Rfi, Nil Tv, Al watan (Egypte), l’Orient le Jour