Bilali Mohammad, certainement le premier savant musulman américain

D’après Larédac’ à 09h30 le 25 Mars 2014

Tract d’époque (14 juillet 1769) pour un cargo de 94 « nègres » à vendre, en bonne santé, composé de 39 hommes, 15 garçons, 24 femmes, et 16 filles, à Charleston, Caroline du Sud. Le nom du maître de ces esclaves est Francis Bare et ils viennent de Sierra-Leon. (Selon notre traduction).

En faisant nos recherches sur un esclave musulman américain venant d’Afrique, Omar Ibn Saïd, on s’est aperçu qu’une idée fausse circulait au sein de la communauté musulmane américaine d’aujourd’hui. En effet, selon beaucoup de musulmans américains l’Islam n’est présent en Amérique que depuis moins de 100 ans. Il est vrai que beaucoup de musulmans américains sont des enfants d’immigrants qui sont venus pour la plupart aux États-Unis du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud dans le milieu du XIXe siècle. Cependant, la réalité est que l’Islam est présent sur le sol américain depuis bien plus longtemps que cela. 

Outre les possibles explorateurs musulmans précolombiens d’al-Andalus et d’Afrique de l’Ouest, l’islam est arrivé sur les côtes américaines aussi à travers la traite négrière transatlantique dès le XVIe et XIXe siècles. Alors que des centaines de milliers d’esclaves sont arrivés en Amérique pendant ce temps, les histoires de quelques-uns seulement ont été conservées et sont connues aujourd’hui. Un des plus durables et unique est celle de Muhammad Bilali, et c’est celle que nous allons vous conter.

Alors que les pays européens ont commencé à coloniser le Nouveau Monde dans les années 1500, une demande de main-d’œuvre pas chère surgie. Plantations, mines et exploitations agricoles avaient besoin de travailleurs en Amérique du Nord et du Sud, et la population autochtone du Nouveau Monde, les Indiens, se sont avérés, selon les colons, inadaptés en raison de leur manque d’immunité contre les maladies européennes. En conséquence, les puissances européennes comme la Grande-Bretagne, la France, le Portugal et l’Espagne se sont dirigés vers le sud, notamment vers l’Afrique, pour une source de main-d’œuvre servile qu’ils pourraient exploiter.

Ainsi, les marchands d’esclaves européens ont commencé à arriver dans les ports d’Afrique, cherchant à acheter des esclaves. En général, les Européens ne sont pas allés capturer les esclaves eux-mêmes. Au lieu de cela, ils avaient l’habitude de payer les dirigeants locaux pour les inciter à partir en guerre avec d’autres pays africains, les guerriers qui étaient capturés pendant ces rafts, étaient vendus et embarqués dans des bateaux surchargés vers l’Amérique. Selon diverses sources historiques, ces dirigeants africains étaient payés généralement en armes. Le but pour les marchands d’esclaves étant de perpétuer le cycle de violence et de l’esclavage sans effort. L’ensemble de ce système a contribué à handicaper le développement social, politique et économique de l’Afrique, et les résultats de ce génocide se font encore sentir aujourd’hui.

Les estimations varient, selon le pays, mais plus de 12 millions d’Africains auraient été probablement emmenés de force de leurs terres pour servir d’esclaves en Amérique, avec pas moins de 20% d’entre eux qui seraient morts pendant le voyage transatlantique connu sous le nom de Middle Passage. Comme une grande partie de la traite des esclaves a été axée sur l’Afrique de l’Ouest, un grand nombre de ces esclaves étaient sans aucun doute musulmans. Les royaumes de la savane du Mali et du Songhaï ont longtemps été des centres de la civilisation islamique en Afrique de l’Ouest et une population musulmane énorme existé dans la région.

Bilali Muhammad

Parmi les nombreux esclaves musulmans emmenés contre leur gré aux États-Unis se trouvait donc Bilali Muhammad. Il était de la tribu des Foulbé, il est né vers 1770 dans la ville de Timbo, dans ce qui est maintenant l’actuelle Guinée. Il venait d’une famille bien éduquée, et avait reçu un niveau d’éducation élevé lorsqu’il était en Afrique avant d’être capturé comme esclave à la fin des années 1700. Il parlait couramment la langue Peul ainsi que l’Arabe, et avait reçu également une éducation de haut niveau en ce qui concerne les études islamiques comprenant les Hadith, la charia, et le Tafsir. 

Nous n’avons pas trouvé les circonstances de sa capture, celle-ci reste apparemment inconnue, mais nous savons qu’il a été emmené dans une plantation sur une île dans les Caraïbes, on retrouve sa trace en 1802, lorsqu’il arriva sur l’île de Sapelo, île se situant au large des côtes de la Géorgie dans le sud des États-Unis.

Sur l’île de Sapelo, Bilali a eu la chance d’avoir Thomas Spalding comme « propriétaire ». Bien que les conditions dans le Sud étaient horribles pour la plupart des esclaves, forcés de travailler toute la journée comme des bêtes de somme et le plus souvent ils se voyaient refuser les nécessités de base comme des vêtements et des abris stables et de bonnes conditions, Spalding a donné certaines libertés à ses esclaves qui étaient absentes ailleurs. 

Il n’a pas poussé ses esclaves à travailler plus de six heures par jour ! Il n’avait pas de négriers blancs, et il a même permis à ses esclaves musulmans de pratiquer leur religion ouvertement, une liberté rare dans le Sud profondément chrétienne. Bilali a même été autorisé à construire une petite mosquée sur la plantation, qui d’ailleurs pourrait très bien avoir été la première mosquée en Amérique du Nord !

En raison du niveau relativement élevé d’éducation de Bilali, il atteint rapidement le sommet de la communauté des esclaves. Spalding ayant vu les capacités de Bilali, il lui confie une grande partie de l’administration de la plantation ainsi que la gérance de ses quelques centaines d’esclaves. Bilali était un homme d’une grande fidélité et un homme de parole. Splading ne regretta pas son choix lors de la guerre qui opposa les États-Unis aux Anglais dans les années 1800. L’Histoire raconte que Spalding aurait quitté la plantation avec toute sa famille car il craignait une attaque britannique sur l’île. Il aurait alors mis Bilali comme défenseur de ses biens, pour cela il lui aurait laissé plus de 80 fusils que Bilali a ensuite distribué à l’ensemble de la population musulmane de la plantation.

Bilali tint parole et garda fidèlement la plantation, Spalding revint quelque temps plus tard et s’aperçut que ses biens étaient toujours là et que sa plantation était bien gérée. Bilali ne s’était pas enfui. Peut-être est-ce là, selon les historiens qui se sont penchés sur son histoire, la preuve la plus remarquable de la direction et de la fiabilité de Bilali Muhammad. Ajoutons à cela le fait qu’un propriétaire d’esclaves ait toute confiance en ses esclaves au point de leur donner le contrôle de la plantation et de surcroît avec des armes, en dit long sur le caractère et la fiabilité de Bilali Muhammad.

Le document Bilali, un traité sur la loi islamique

Le document Bilali de Bilali Muhammad

En tant que musulman bien éduqué de l’Afrique de l’Ouest, et avec la facilité qui lui a été donné d’avoir un « propriétaire » tel que Spalding, Bilali a sans aucun doute apporté et gardé son éducation islamique avec lui en Amérique, ce qui n’a pas été le cas pour beaucoup d’autres esclaves qui après avoir subi des coups de fouet quotidien ont été dans l’obligation de se christianiser.

Cela est attesté par un manuscrit de treize pages qu’il a écrit et donné à un écrivain du sud, Francis Robert Goulding, avant sa mort en 1857. Le manuscrit a été écrit en arabe, et était donc illisible pour la plupart des Américains depuis des décennies. Il a fait son chemin par la suite à la Bibliothèque d’État de Géorgie, en 1931, des experts de la bibliothèque ont tenté de déchiffrer le manuscrit, sans succès. N’ayant pas pu le traduire, les historiens ont pensé que ce manuscrit était le journal de Bilali et ceci est resté dans la « croyance populaire ».

Après des années d’efforts qui ont impliqué de nombreux chercheurs d’aussi loin que l’Université al-Azhar en Égypte, les chercheurs ont finalement réussi à déchiffrer le manuscrit. Il s’est avéré que ce n’était pas un journal du tout, mais le manuscrit était en fait une copie d’un traité sur la loi islamique dans le madhab Maliki écrit par un érudit musulman du fiqh, Ibn Abu Zayd al-Qairawani en Tunisie dans les années 900 !

Le Risala d’Ibn Abu Zayd faisait partie du programme d’Afrique de l’Ouest. Cette loi prévalait dans la patrie de Bilali dans les années 1700 quand il était étudiant. Et lorsqu’il a été capturé et emmené vers l’Amérique comme esclave, il lui était bien sûr incapable d’apporter des effets personnels avec lui. Alors d’où vient cette copie ? Hé bien de sa tête ! Bilali a tout bonnement retranscrit de mémoire dix années d’apprentissage de ce traité acquis en Afrique avant sa capture. Cela illustre le niveau de connaissances actuelles en Afrique de l’Ouest, même si elle a été ravagée par la traite négrière transatlantique.

« Le document Bilali » est sans doute le premier livre de la jurisprudence islamique (fiqh) jamais écrit aux États-Unis. Et alors que l’Islam est mort lentement parmi la communauté afro-américaine aux États-Unis pendant le XIXe siècle, il est important de reconnaître et d’apprécier les histoires des premiers musulmans américains. Ils n’étaient pas un petit groupe sans conséquence. Ils étaient des centaines de milliers de personnes et en dépit des difficultés presque insurmontables, ils ont lutté pour préserver leur patrimoine islamique sous l’oppression de l’esclavage. L’histoire de Bilali Muhammad est un parfait exemple des efforts précoces de cette communauté musulmane américaine. L’histoire de ces hommes pourrait être pour nous une source d’inspiration que l’on soit africain ou non et aussi un rappel des épreuves des pionniers musulmans à l’époque du Prophète (paix et bénédiction sur lui) car l’Islam n’a pas de frontière et encore moins Allah !  

Bibliographie:

Diouf, Sylviane A. Les serviteurs d’Allah: Les esclaves musulmans africains en Amérique (Servants of Allah : African Muslims Enslaved in the Americas). New York: New York UP, 1998.

Dirks, Jerald. Les Musulmans dans l’histoire américaine: Un héritage oublié (Muslims in American History : A Forgotten Legacy) Beltsville, MD: Amana Publications, 2006. (pdf)