Brésil : Le pays où la mode évangélique explose

Alors que tous les regards en Europe se sont fixés sur les têtes des musulmanes voilées ou sur les jupes trop longues, au Brésil, ceux que l'on qualifierait d'extrémiste chrétien s'emploient à couvrir les femmes dans un pays où le culte du corps est une culture.

Les évangélistes brésiliens représentent 55 millions de fidèles dans le pays. Avec tout ce panel et des codes vestimentaires précis, le marché de la mode évangélique est en pleine expansion au Brésil, et de plus en plus de femmes semblent l'adopter.

C'est le cas d'Isabel, étudiante brésilienne de 24 ans et évangélique pratiquante, qui fait des kilomètres afin de trouver les vêtements lui correspondant. Tous les trimestres elle part donc à São Paulo faire son shopping, « J’habite et j’étudie à São Carlos, à 250 kilomètres d’ici. Là-bas, je ne trouve que de la mode traditionnelle« .

« Mes parents sont catholiques. En arrivant à l’université, j’ai découvert l’Église universelle à travers un groupe d’étudiants. Ça a été une véritable révélation et depuis, je participe au culte tous les jours et je suis les préceptes de l’Église » a-t-elle déclaré.

Tout comme dans l'Islam, des codes d'éthique vestimentaires sont à respecter. Ainsi nous pouvons retrouver le fait de couvrir ses épaules, ne pas montrer ses genoux, et ne pas porter de vêtements faisant apparaître les formes du corps. « La femme chrétienne ne doit pas s’habiller de manière provocante. Elle ne doit pas chercher à séduire les hommes ni être habillée comme un sapin de Noël« , a expliqué Isabel.

Des produits fait sur mesure pour les critères évangéliques

Isabel va se fournir dans les rues du Bras à São Paulo, où plus d’une quinzaine de marques de mode évangélique se sont installées pour répondre aux attentes des 55 millions de fidèles évangéliques que compte le pays. Des marques qui sont devenues célèbres et incontournables dans le milieu de cette mode telle que, Marine Silva, qui a été candidate à l'élection présidentielle en 2014, la boutique Joyce Flores tenue par une styliste de 37 ans et qui est l'une des précurseuses dans ce secteur, son magasin est ouvert depuis 1999. À cette époque dit-elle, ses clientes étaient plus des mères au foyer, cependant, « depuis une dizaine d'années, le profil de mes clients a beaucoup changé. Je vois beaucoup de jeunes filles arriver. L'explosion du nombre d'évangéliques au Brésil m'a obligé à modifier mes collections » a-t-elle expliqué.

Des vêtements ornés de verset de la bible

Le chiffre d'affaires de la boutique, qui ne propose que de la mode évangélique, a augmenté considérablement atteignant 150% en 10 années d'activité. Le plus pour les clientes sont les pièces ornées d’un verset de la Bible, un petit détail qui a son importance pour Maria, meilleure amie d’Isabel, qui pense profondément que la mode dite traditionnelle serait un facteur de trouble dans les couples. « Notre corps est le temple de Dieu, nous devons le protéger » a-t-elle souligné. D'ailleurs ses propos sont partagés par son compagnon qui l'accompagne régulièrement pour donner son avis sur ses tenues. « La mode traditionnelle détruit les couples. Les femmes sont beaucoup trop sexy… En été ou en hiver, elles sont à moitié nues. Le feu qui brûle en elles suffit à les réchauffer » a-t-elle affirmé. Des propos qui en France feraient bondir les féministes et nos chers politiciens et qui auraient certainement été imputés à un « extrémiste » musulman.

Une mode régressive pour certains

Pour Rodolfo Alves Pena, Professeur spécialiste des religions à l’université du Parana, ce discours qualifié d'intégriste serait une régression de la société brésilienne. « La mode doit être considérée comme un véritable langage. C’est un phénomène social qui influence de manière considérable les relations entre individus. Avec la transition séculaire au début du XXème siècle, les Brésiliennes se sont progressivement libérées des codes vestimentaires hérités du patriarcat, abandonnant les vêtements dissimulant leur corps pour mettre en avant leur féminité. Mais, depuis les années 90, avec l’expansion des évangéliques, on observe un retour en arrière. Les femmes sont de nouveau encadrées par des règles qui vont à l’encontre de leur liberté individuelle« .

Selon des experts brésiliens, cette mode fait suite à l'engouement massif dans les années 2000 pour la religion évangélique, qui dans le plus grand pays catholique du monde représentait en 1980 seulement 6% de la population. En effet celle-ci est passée de 22 millions de fidèles en 2000 puis à 42 millions en 2010 (soit 22% de la population) à 55 millions en 2015. En parallèle et dans ces même années, une nouvelle classe sociale est apparue. Une nouvelle classe moyenne venant du monde rural et qui palliait aux manquements de l'État avec l'entraide communautaire.

Maintenant cette nouvelle classe sociale, qui a des revenus juste au-dessus du seuil de pauvreté brésilien, se sent abandonnée par ce même gouvernement, trop de revenus pour avoir des aides de l'État et pas assez pour être complètement autonome. Selon Marilène de Paula, coordinatrice à la Heinrich Böll Fondation, c'est ce sentiment d'abandon qui a poussé les gens vers les églises évangéliques, « les religions évangéliques se proposent de dialoguer avec leurs fidèles de leurs problèmes matériels. Elles ne leur parlent pas seulement de foi mais aussi de leurs problèmes financiers, de leurs problèmes de couple ou bien des problèmes de violence« , a-t-elle dit.

Toujours selon Mme de Paula, sur le sujet de la mode, les églises ont su répondre aux violences faites aux femmes au Brésil avec un discours sur une forme d'éthique de la responsabilité individuelle. La mode évangélique est selon elle « une réponse directe des églises à la violence faite aux femmes. Les pasteurs laissent entendre que les femmes sont responsables des violences exercées contre elles et qu'elles peuvent changer la donne en s'habillant différemment« .

L'Église évangélique présente dans les médias brésiliens

Selon une des sources, 58,5% de la population brésilienne penseraient que si les femmes avaient un meilleur comportement en société il y aurait moins de viol et une partie de ce panel estimeraient que les femmes qui montrent des parties de leur corps méritent d'être agressée sexuellement. Des chiffres qui laissent à penser que le féminisme commence à partir des classes aisées.

Cependant, pour Isabel, la mode évangélique serait un moyen de libérer la femme brésilienne du joug d'une sexualité exacerbée qui fait de la femme un objet. « Les décolletés, les jupes trop courtes… Tout cela est interdit. C'est un moyen de désexualiser la femme pour ne pas la cantonner à un rôle de femme-objet« .

Pour diffuser ses pensées l'Église évangélique, qui compte plusieurs branches, peut s'appuyer sur les médias dont elle possède de grosse part de marché, 10% du marché éditorial du pays, 20% des parts de marché du disque avec le style Gospel et à la télévision avec la chaîne Record qui prône à la deuxième place en terme d'audience. Mais aussi sur les conversions de stars de telenovela ou de télé-réalité qui ensuite diffuse leur histoire et expérience sur les réseaux sociaux comme par exemple le cas de cette ancienne Miss fessier, Andressa Urach, qui a annoncé en avril dernier sa conversion à l'une des églises évangéliques, l'Église Pouvoir de Dieu, après avoir failli perdre une jambe lors d'injections dans ses fesses. Une conversion qu'Isabel a suivi de près, « cela montre que tout le monde peut changer. Que la repentance existe et que Dieu est prêt à pardonner » a-t-elle dit.

Sources : Actualitéchrétienne, HuffingtonPost, LePoint, TempsReel, Youtube