Ibn Battûta : De l’histoire au voyage (2/2)

D’après Dr Mansour à 23h17 le 28 Juillet 2013

« Le meilleur qu’on puisse ramener du voyage, c’est soi-même, sain et sauf. »(proverbe persan)

Par le Dr Mansour 

Lundi 29 juillet 2013

                   

Avant de poursuivre avec des extraits du récit d’Ibn Battûta, revenons au texte lui-même, et pour la version française, rappelons ici que c’est en 1853 et 1858 que les premières éditions traduites avec le texte Arabe, en 4 volumes, sont mises en disposition. Ce travail de collecte (les pages originales ayant donné lieu à plusieurs copies manuscrites) fut effectué par C. Defremery et le docteur B. R. Sanguinetti.

Les auteurs ont comparé les différents manuscrits, soulignant les correspondances entre eux. Dans l’édition de 1853, C. Defremery et le docteur B. R. Sanguinetti nous font part des problèmes lié à la traduction ainsi que les questions d’interprétations (phénomène lie a la traduction en général et surtout sur la transcription des noms et mots arabes).

Cette édition restera la seule disponible en France jusqu’en 1968, une réédition(aux Editions Anthropos) avec des éclaircissements et notes de Vincent Monteil.

Mais la traduction la plus proche du texte arabe, est la version anglaise de Sir Hamilton Gibb (en quatre volumes ; le quatrième volume traduit par le Professeur C. F. Beckingham)La traduction de Gibb est plus précise tant dans la transcription des noms propres que dans le style, du fait qu’il ait réussi à traduire les vers en rime tout en gardant la mesure. (voir bibliographie à la fin de cet article).

          

Ibn Battûta loin d’être un géographe (contredisant cette plaque au Mali / ci-dessus) ; il est certainement plus un remarquable ethnologue, de par son esprit d’observation et d’une mémoire étonnanteIl nous livre des descriptions des populations, de l’architecture, mœurs et coutumes des villes, villages et bédouins qu’il visite et croise.  

Comme nous l’avons rappelé précédemment, son périple, lui permit de visiter la quasi-totalité du monde musulman de son époque

Parti de Tanger le 14 juin 1325 (725 h.). Notre jeune Ibn Battûta , Issu d’une famille noble, et déjà fort instruit. On peut s’attendre à ce qu’il trouve sur son chemin tout le respect et l’hospitalité de tout musulman. Durant ce périple il n’oubliera guère ses prières et de s’en remettre entièrement à la providence.

Il traverse l’Afrique du Nord, sans aucune hâte sinon celle imposée par la crainte du brigandage. Il se mariera sur la routerépudiera sa femme, convole une seconde fois.

Arrivé à Tlemcen, la capitale du royaume berbère des Abd a-Wadites (dynastie fraichement arriver au pouvoir 1325-1556), au nord de l’Algérie. Ibn Battûta se faisant annoncer auprès du sultan, comme le fera presque en toute ville, afin dobtenir soutien et conseil pour son voyage. La route n’est pas sûre en Afrique du Nord… le monde musulman est alors déchiré par les guerres entre tribus ou factions rivales. Il est préférable d’être muni de recommandations et, quand on le peut,cheminer à plusieurs. Ibn Battûta se joint à une caravane.

Le 5 Avril 1326 (726 h.), il arrive à Alexandrie qu’il décrit longuement.

Durant ce séjour, il rencontra des éminents savants dans diverses disciplines et de diverses écoles juridiques islamiques… et notamment en Égypte, première puissance musulmane de son époque, il loue le règne de Malik Nasir et ne tarit pas d’éloges tant à l’égard d’Alexandrie on citera l’Imam et savant Khalifa bin Atiya(juriste Malikite – mort en 1344) ; voilà comment Ibn battûta nous en parle :

« Parmi les savants d’Alexandrie, on remarquait encore Ouédjîh ed-dîn Assinhâdjy, un des kâdhis de cette ville, non moins connu par sa science que par sa vertu ; et Chems eddîn, fils de Bint Attinnîcy, homme vertueux et bien connu. Parmi les religieux de cette ville, je citerai le cheïkh Abou Abd Allah Alfâcy, un des principaux saints. On raconte que, lorsque dans ses prières il prononçait les formules de salutation, il entendait une voix lui rendre le salut. Parmi les religieux d’Alexandrie, on distingue encore le savant, pieux, humble et chaste imâm Khalîfah, le contemplatif… »

Et aussi L’imâm Borhân Eddîn le reçoit, lui donne de l’argent et l’incite à se rendre jusqu’en Inde et en Chine, afin d’y rencontrer certains maîtres chers à son cœur.

« Je citerai encore, parmi les religieux d’Alexandrie, le savant imâm, le pieux, chaste et humble Borhân eddîn Ala’radj [dit le boiteux], qui était au nombre des hommes les plus dévots et des serviteurs de Dieu les plus illustres. Je le vis durant mon séjour à Alexandrie, et même j’ai reçu l’hospitalité chez lui pendant trois jours… »

Puis route pour Damiette, où embarque sur le Nil et remonte son cours jusqu’au Caire.

De là, il se dirige vers « Atwani », non loin d’Assouan, traverse le désert et atteint le port d’Aydhab (1), sur la mer Rouge. Une guerre locale l’empêche de se rendre à Djedda. Il rebrousse donc chemin, descend le Nil et, puisqu’il ne peut plus effectuer cette année le pèlerinage, il prend le chemin des écoliers.

C’est ainsi qu’il parcourt la Palestine, la Syrie et le mont Liban.

Notre voyageur « pèlerin » pousse jusqu’à Hébron, où il visite le sépulcre d’Ibrahim (Abraham) ; puis à Bethléem, où il rappelle la naissance d’Issa Ibn Myriam (Jésus) et constate l’hospitalité de la communauté chrétienne.

À Jérusalem (El Quds), où il resta ébloui par la mosquée d’al-Aqsâ et par le dôme couvert d’or (Qubbat As-Sakhrah). Guidé par son destin à travers l’illustre vielle ville. Il finit par se lier d’amitié et d’une sincère affection avec le cheik Abou Abd Errahîm Abd Errahmân qui lui remet, à titre honorifique, le Khirqa de la secte des Rifais, l’une des plus importantes confréries du soufisme. Ibn Battûta se retrouvera avec le vêtement soufi.

Ce détour le mène jusqu’à Damas (Syrie), qui « surpasse toutes les autres en beauté », où il parfait à la fois ses connaissances en sciences religieuses, ainsi que de consolider sa carrière de lettré. En un peu plus de trois semaines, il fréquentera assidûment lesplus grands exégètes du Coran et finira par obtenir près de « treize » diplômes, ainsi que « la permission universelle d’enseigner », autant de titres qui lui faciliteront son introduction auprès des sages et des souverains. (Sa rencontre présumée avec Ibn Taymiyya : voire partie 1 

À Damas même, il se joint à une caravane des pèlerins, en partance pour les lieux Saints. C’est en 1326, qu’il arrive sans encombre à Médine et à La Mecque, auxquelles il consacrera une longue descriptionà la suite de son premier pèlerinage.

Après ce début de récit, nous allons résumer son voyage sans trop de détails; nous laissons à nos lecteurs le plaisir de découvrir le récit par les diverses éditions existantes :

        – L’Irak et la Perse (1326-1327)

        – L‘Arabie du sud, le Yémen et l’Afrique orientale (1328-1330)

        – L‘Asie mineure et Constantinople (1330-1331)

        – La Russie méridionale et l’Asie centrale (1332-1333)

        – L‘Inde musulmane (1334-1341)

        –  Les Maldives et Ceylan (1342-1344)

        – Sumatra et la Chine (1345-1346)

        – Après un retour à Tanger (1346-1349), Il repart en Andalousie (Grenade) et voyagea dans le royaume du Maroc et le Sahara (1349-1350)

        – L’Afrique occidentale (1351-1353)

          – Il revint à Fès en 1353

Les récits de voyage d’Ibn Batouta ont été dictés à Ibn Jouzay, grenadin, secrétaire du roi mérinide Abou Inan. Sa rédaction dura 3 mois et fut achevée le 9 décembre 1355 (756 h.) à Fès. Le manuscrit autographe est déposé à Paris à la Bibliothèque Nationale sous le codex 907 (arabe 291, 110 folio). D’autres manuscrits existent à Constantine, à la Qarawiyyine de Fès et en Espagne. Les spécialistes s’accordent à dire que le manuscrit de la Bibliothèque Nationale est le plus authentique.


Affiche du Film « Le Grand Voyage Ibn Battûta » de Bruce Neibaur, 40min, 2009, Canada. Lien Youtube 

(1) Aydhab : cité – port antique fondé par la dynastie égyptienne des Ptolémée – depuis cette époque, ce port à un liaison direct et régulière sur le port de Djeddah , et aussi la liaison caravanière avec Assouan

(2) Ibn Battuta, ethnologue– Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, N°25, 1978. pp. 5-24.

Diverse édition du Voyage d’Ibn Battûta :

•  C. DEFREMERY, B.R. SANGUINETTI. « Voyages d’Ibn Battuta ». 4 vols. Paris 1853-58; reprint edn., Vincent Monteil, ed., Paris, 1979.

 

•  H.F. JANSSENS. « Ibn Batouta, le voyageur de l’Islam ». Bruxelles, 1948.

 

•  Paul KEGAN. » Ibn Battuta, Travels in Asia and Africa 1325-1345″. Routledge.

 

•  H.A.R. GIBB. « The Travels of Ibn Battuta ». Vols. I, II, III. Hakluyt Society, Syndics of the Cambridge University Press, London, 1956. Vol IV translated by Professor C. F. Beckingham.

 

•  I. HRBEK. « The Chronology of Ibn Battuta’s Travels ». In Archiv Orientali, n°30, Prague, 1962.

 

•  Vincent MONTEIL. « The Introduction to the « Voyages of Ibn Battutah » « . In The Islamic Review and Arab Affairs. March 1970: 30-37.

 

•  Said HAMDUN, Noel KING. « Ibn Battuta in Black Africa ». Markus Wiener Publishers, Princeton, 1975.

 

•  Ibn Battûta. Voyages. Traduction de l’arabe de C. DEFREMERY et B.R. SANGUINETTI (1858). Introduction et notes de Stéphane YERASIMOS. Editions François Maspéro, Paris, 1982 / 2001. Edition de Poche à FM / La Découverte. 3 Volumes.

 

•  Ross E. DUNN. « The Adventures of Ibn Battuta: A Muslim Traveler of the 14th Century ». London: Croom Helm, 1986. University of California Press, Berkeley, 1989.

 

•  Ibn Battûta. Voyages et périples choisis. Traduit de l’arabe, présenté et annoté par Paule CHARLES-DOMINIQUE. Editions Gallimard, 1992. Collection Connaissance de l’Orient, NRF, série arabe.

 

Mots-clés : DrMansour, Histoire