Bombardements turcs au nord d’Alep / Turquie et l’Arabie : un rapprochement de circonstance ?

La Turquie bombardait intensément jeudi soir dernier des zones contrôlées par les Kurdes dans le nord de la province d'Alep, en Syrie, a rapporté l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH).

« La Turquie bombarde des zones kurdes au nord d'Alep, dans sa plus forte attaque contre ces zones depuis qu'elle a commencé à bombarder leurs positions il y a quelques jours« , a indiqué l'ONG.

Les bombardements ont duré plus de cinq heures et se sont poursuivit, selon l'ONG.

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Le directeur de l'OSDH, Rami Abdel Rahmane, a précisé à l'AFP que les bombardements visaient le bastion kurde d'Afrin, et non plus seulement les zones contrôlées depuis peu par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition arabo-kurde largement dominée par les Unités de protection du peuple kurde (YPG).

Appuyées par les raids aériens russes, les FDS se sont emparées de plusieurs localités qui étaient contrôlées par les rebelles dans le nord de la province d'Alep, non loin de la frontière turque.

L'avancée des FDS alarme la Turquie qui les bombarde depuis samedi.

Ankara a frappé pour la première fois jeudi la ville d'Afrin, où deux civils ont été tués et 28 autres blessés, selon M. Abdel Rahmane.

La province d'Alep est désormais partagée en plusieurs bandes depuis la frontière turque : les rebelles sont au nord, talonnés par les kurdes plus au sud, puis ensuite se trouvent les forces pro-régime qui contrôlent la majorité sud de la province, alors que les combattants de l'état dit « islamique » (EI) contrôlent des secteurs à l'est.

Mais pourquoi bombarder les forces kurdes ?

Ces attaques sont d'ordre stratégique.

Les Kurdes sont environ 30 millions à travers le monde. Plus de 20 millions en Turquie, soit 25 % de sa population totale. Ils occupent près de 40 % du territoire turc. Il y aurait environ 2 millions de Kurdes en Syrie, n'occupent que que 3 % du territoire syrien. Beaucoup de Kurdes aspirent a une autonomie voir une indépendance dans leur propre pays.

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Les craintes du gouvernement turc à l’égard des Kurdes sont donc en partie fondées. Le gouvernement turc accuse diverses organisations indépendantistes kurdes de séparatisme et/ou de terrorisme.

La plus grande partie des territoires situés en Syrie le long de la frontière avec la Turquie ne sont pas des territoires majoritairement kurdes. Comme les troupes kurdes contrôlent désormais la plus grande partie de ces régions, à l’exception d’une bande d’environ 100 km. Or, les Kurdes sont sur le point de conquérir cette bande. De là, le gouvernement turc peut les accuser de chercher à agrandir leur territoire traditionnel.

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Cette bande de 100 km servirait de point de passage aux trafics en tous genres entre la Turquie et la Syrie et elle servirait d'approvisionnement (en armes et ravitaillements) pour les insurgés et rebelles (soutenu par les occidentaux et ladite coalition « arabe »), qui contrôlent le territoire au sud-ouest de ce point de passage.

Mais surtout ce morceau de frontière, pour ne pas dire passoire, servirait de lieu de trafic et point de passages pour des recrus de l'état dit « islamique » (EI), qui contrôle des territoires situés au sud-est de cette même frontière.

Arrivé à neutraliser ce passage reviendrait donc à couper la plus importante route de ravitaillement aux rebelles et insurgés syriens. Provoquant une paralysie voir une asphyxie des forces rebelles. C’est ce que la Turquie voudrait éviter.

base otan turqui

Turquie et l'Arabie : un rapprochement de circonstance ?

Riyad et Ankara sont devenus de proches alliés, malgré leurs divergences manifestes, au cours des derniers mois.

Et l'annonce, le 13 février dernier de l’envoi d’avions saoudiens vers la base militaire de l'OTAN à Incirlik au sud de la Turquie, constituerait un act e une preuve de l’entente entre les deux gouvernements.

Lors de cette annonce, le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu s’était dit favorable à une éventuelle opération directe conjointe des forces saoudiennes et turques sur le sol syrien.

Si les deux pays affirment vouloir mener cette intervention pour lutter contre le groupe de l'Etat dit Islamique, l’idée a provoqué des réactions mitigées dans le camp des alliés occidentaux. De son côté, le Premier ministre russe Dimitri Medvedev a à cette occasion utilisé le terme de “nouvelle guerre froide”, en mettant en garde contre toute opération au sol.

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Visite officielle du président turc à Riyad le 29 décembre, avec le roi Salmane ben Abdelaziz
(Visite officielle du président turc à Riyad le 29 décembre 2015, avec le roi Salmane ben Abdelaziz)

Si la Turquie et l’Arabie saoudite s’entendent sur des moyens d’actions radicaux, c’est que l’urgence des menaces régionales qui les concernent ne semble pas être la priorité de leurs alliés occidentaux.

Visite officielle du président turc à Riyad le 29 décembre, avec le roi Salmane ben Abdelaziz

Pour la Turquie, une “ligne rouge” a été franchie par les kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD) qui gagnent du terrain dans la province d’Azaz, proche de leur frontière, ce qui a déclenché une série de bombardement depuis le 13 février.

L’Arabie saoudite souhaite pour sa part s’opposer à l’influence grandissante de l’Iran, quitte a faire taire ses désaccords avec la Turquie et que beaucoup de ses partenaires, notamment l’Egypte, lui tournent le dos.

Alors que la France et les Etats-Unis tentent de freiner l’escalade du conflit en condamnant les bombardements des derniers jours, la Turquie affirme être prête à mener des combats sur le sol syrien.

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Si une telle opération devait avoir lieu, elle devrait être menée conjointement, comme l’ont été les frappes aériennes de la coalition” a affirmé Mevlüt Çavuşoğlu au quotidien Hürriyet, en guise d’appel du pied vers les pays de la coalition occidentale. Cependant, les alliés éventuels ne se bousculent pas…

Les forces au sol ne peuvent pas être les nôtres” avait martelé l’ex ministre des Affaires étrangère français Laurent Fabius au micro de RTL en novembre 2015. Si elle persiste dans son entreprise, la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, devra donc convaincre la coalition ou choisir de faire équipe avec l’Arabie saoudite, entraînant derrière elle, qui politiquement sont le Qatar et les Emirats Arabes Unis.

Pour le chef de la diplomatie saoudienne : La priorité la lutte contre l'EI

La priorité de toute intervention terrestre qui serait lancée en Syrie doit être la lutte contre l'état dit « islamique » (EI), a déclaré jeudi le ministre saoudien des Affaires étrangères, tout en réaffirmant que le président Bachar al-Assad n'avait « pas d'avenir ».

Dans un entretien avec l'AFP, Adel al-Jubeir a par ailleurs écarté une réduction par son pays de la production de pétrole qui tourmente beaucoup les marchés ces dernières semaines.

A propos de la Syrie, il a rappelé que l'Arabie saoudite avait « exprimé sa disposition à envoyer des forces spéciales dans le cadre de la coalition (internationale) dans le but d'éliminer Daech (EI). C'est là la mission et là la responsabilité ».

A plusieurs reprises ce mois-ci, l'Arabie s'est déclarée disposée à participer à une intervention terrestre si la coalition « anti-EI », commandée par Washington, en décidait ainsi.

M. Jubeir, a souligné qu'il ne pouvait « pas spéculer » sur une éventuelle transformation des opérations « anti-EI » à plus long terme en actions militaires pour chasser le régime de M. Assad.

« Ce serait une chose sur laquelle la coalition internationale devrait prendre une décision. Pour l'heure, l'objectif d'une quelconque force terrestre ou de forces spéciales serait de combattre Daech au sol afin de lui prendre du territoire », a précisé le ministre saoudien qui s'est exprimé en anglais et en arabe pendant cette interview.

Le Pentagone a confirmé mardi que l'Arabie saoudite avait repris sa place dans la campagne de frappes aériennes menée par les Etats-Unis contre l'EI. Le royaume faisait déjà partie de la coalition qui combat depuis plus de 18 mois l'état dit « islamique » en Syrie et en Irak, mais il avait considérablement réduit son engagement en mars 2015 en raison de son intervention au Yémen voisin.

Lire : France/Arabie saoudite : Même combat !

« Ca ne marchera pas« 

M. Jubeir a par ailleurs ridiculisé les déclarations du président Assad qui avait affirmé la semaine dernière, dans un entretien à l'AFP, son objectif de reprendre militairement toute la Syrie.

Abel Al-Jubeir (54ans)

« Bachar al-Assad a dit beaucoup de choses depuis le début de la crise. Beaucoup de ses propos se sont avérés irréalistes. En fait, c'est une personne qui a causé la mort de plus de 300.000 innocents, fait 12 millions de déplacés et détruit son pays (…) C'est clair que Bachar al-Assad n'a pas d'avenir en Syrie« , selon lui.

Comme on lui demandait si l'engagement des Etats-Unis envers ses alliés et l'opposition syrienne était au niveau de celui de la Russie vis-à-vis de M. Assad, le ministre saoudien a pris bien soin d'éviter de critiquer l'administration américaine.

Washington est « très sérieux dans son soutien à l'opposition syrienne et dans le combat contre Daech« , a-t-il dit. Mais « je pense que chaque pays peut faire davantage« .

Pour M. Jubeir, « il devient de plus en plus clair que l'implication russe en Syrie vise à renforcer Bachar al-Assad mais ça ne marchera pas« .

Il a également critiqué les « interférences » de l'Iran, autre allié de Damas avec lequel Ryad a rompu ses relations diplomatiques le mois dernier. « Si l'Iran veut avoir de bonnes relations avec l'Arabie saoudite, il doit changer d'attitude et de politique. De simples mots ne feront pas l'affaire« .

« Pas abandonné » par Washington

M. Jubeir a affirmé que le royaume saoudien ne se sentait « absolument pas » abandonné par son « allié historique », les Etats-Unis, depuis l'accord de juillet 2015 sur le nucléaire iranien, qui a été l'occasion d'un début de rapprochement entre l'administration Obama et la République islamique.

« Pendant plus de sept décennies, l'Amérique a été notre plus gros partenaire commercial, le plus gros investisseur dans le royaume et la principale source pour nos équipements de défense« , a rappelé le ministre saoudien, sans « douter » de l'engagement de Washington « pour la sécurité du royaume« .

« Je ne vois pas une quelconque réduction de cette relation. Plus le temps passe, plus je vois un renforcement« , a-t-il précisé.

Sources : Afp, Reuters, Hürriyet, Agence SPA, Agence Sana, Russia Today, L'Orien le Jour…