La Turquie ne cède pas et les États-Unis donnent des armes aux Kurdes

D’après Larédac à 13h04 le 21 Octobre 2014

L’armée américaine a annoncé dimanche soir avoir largué pour la première fois des armes aux combattants kurdes qui défendent la ville syrienne de Kobané, assiégée par l’état dit « islamique » (EI).

Des armes, des munitions et du matériel médical étaient fournis par les autorités kurdes d’Irak, selon le centre de commandement américain pour le Moyen-Orient et l’Asie centrale (Centcom, dont le QG est situer au Qatar – http://www.centcom.mil).

Photo de ARIS MESSINIS / AFP : Un avion de l’US Air Force B1-B au-dessus de Kobané, en Syrie, le 18 octobre 2014.

« L’assistance militaire envoyée par des avions américains à l’aube sur Kobané était une bonne chose et nous remercions l’Amérique pour son soutien« , a déclaré Redur Xelil, le porte-parole des Unités de protection du peuple (YPG). « Cela aura un impact positif sur les opérations militaires menées contre Daesh (acronyme en arabe de l’EI) et nous espérons en recevoir plus« , a-t-il souligné, sans vouloir préciser les types d’armes reçues par les YPG.

Onze frappes ont été menées sur Kobané samedi et dimanche, portant à 135 le total des frappes visant à freiner la progression de l’EI dans et autour de la ville depuis fin septembre, précise le Centcom.

« Combinées à une résistance continue sur le terrain« , ces frappes ont « tué des centaines de combattants [de l’EI] et détruit ou endommagé » de nombreux équipements et positions de l’EI, ajoute le commandement, précisant que la situation dans la ville restait « fragile« .

Les largages d’armes aux combattants kurdes pourraient être vus d’un mauvais oeil par la Turquie, alliée de la coalition visant à combattre l’EI en Irak et en Syrie. Les États-Unis et leurs alliés occidentaux pressent la Turquie de participer plus directement à la lutte contre l’EI à Kobané, mais Ankara est réticente à l’idée d’armer les Kurdes et d’intervenir militairement contre les djihadistes. Le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui s’est engagé à renforcer la coopération avec les États-Unis contre l’EI, a encore rejeté dimanche les appels en ce sens. Il accuse le principal parti kurde en Syrie, le PYD, d’être une « organisation terroriste » liée au PKK turc, qui mène depuis trente ans une insurrection pour réclamer l’autonomie du sud-est de la Turquie. Le département d’État avait révélé jeudi que des responsables américains avaient rencontré le week-end dernier pour la première fois des Kurdes syriens du PYD.

Résistance et prise de position dans Kobané …

La bataille pour le contrôle de la troisième ville kurde de Syrie, où les combattants de l’état dit « islamique » (EI) sont entrés le 6 octobre, continue à se mener rue après rue, s’apparentant à une guérilla urbaine. L’EI est parvenu à progresser un peu vers le centre, tandis que les Kurdes poussaient dans l’est, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Confrontés à une forte résistance, les combattants de l’état dit « islamique » (EI) ont dépêché samedi de nouveaux renforts à Kobané, dont la prise serait un trophée stratégique et symbolique, sous l’œil de dizaines de caméras filmant les combats depuis la frontière turque.

Regrettant que les frappes aériennes ne ciblent que les combattants de l’état dit « islamique » (EI), la Coalition nationale syrienne, principale force d’opposition en exil, a réitéré ses demandes d’intervention étrangère contre le régime de Bachar el-Assad, qu’elle accuse dans un communiqué de « pratiquer le terrorisme d’État contre le peuple syrien« .

Coalition remplie d’ambiguïtés

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a pour sa part souligné, lors d’un déplacement à Doha où il s’est entretenu avec l’émir du Qatar cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, qu’il ne fallait pas « choisir entre une dictature sanguinaire et un terrorisme assassin » en Syrie. « Il y a une volonté d’éradiquer le terrorisme, d’éradiquer les dictatures et de faire en sorte que l’opposition syrienne s’organise et soit soutenue par la communauté internationale« , a-t-il assuré.

Dans sa lutte contre l’EI, la coalition tente d’assécher la manne financière que représente l’or noir pour les djihadistes et vise notamment les raffineries que l’organisation contrôle. Elle a encore mené une frappe ce week-end contre une raffinerie à Deir Ezzor, dans l’est de la Syrie, selon le Centcom.

La coalition lutte également contre l’EI en Irak, où les avions américains ont frappé des positions djihadistes près de Baïji (nord), non loin de la principale raffinerie de pétrole du pays, et autour du barrage stratégique de Mossoul (nord).

Les forces gouvernementales irakiennes peinent à reprendre le terrain perdu face aux djihadistes, qui contrôlent de larges pans du territoire, notamment dans le nord et l’ouest du pays, et ont revendiqué plusieurs attentats meurtriers dans la capitale au cours des derniers jours.

Dimanche, au moins 18 personnes ont péri dans un attentat suicide contre une mosquée chiite de Bagdad, un type d’attaque souvent attribuée aux djihadistes sunnites. Les frappes de la coalition fournissent depuis le 8 août un soutien essentiel à l’armée irakienne, incapable pendant des semaines d’enrayer la progression de l’état dit « islamique ».

Aux faiblesses militaires venaient s’ajouter les blocages politiques qui ont retardé pendant plusieurs semaines les nominations des ministres de la Défense et de l’Intérieur. C’est cependant chose faite depuis samedi, le Parlement ayant approuvé la nomination de Khaled al-Obaidi à la Défense et de Mohammed al-Ghabbane à l’Intérieur.

Le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi doit se rendre lundi à Téhéran pour tenter d' »unir les efforts de la région et du monde pour aider l’Irak dans sa guerre contre le groupe terroriste« . L’Iran chiite, très hostile aux extrémistes sunnites de l’EI, dit apporter son aide à Bagdad pour combattre les djihadistes.

La Turquie continue à faire la sourde oreille, au grand dam de ses alliés

Ses alliés qui la pressent de jouer un rôle plus actif dans la lutte contre la menace de l’état dit « islamique », au risque de voir se détériorer un peu plus son image déjà écornée par les récentes dérives de l’ère Erdogan.

La guerre qui ravage la Syrie a placé Ankara au banc des accusés. Le refus de son gouvernement de voler au secours de la ville syrienne kurde de Kobané, assiégée par le groupe Etat islamique (EI) à une poignée de kilomètres de sa frontière, lui vaut depuis quelques semaines incompréhensions, critiques et menaces.

Mais la Turquie refuse obstinément, sentant un piège stratégique, d’ouvrir sa base aérienne d’Incirlik (sud) aux avions de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis qui bombardent l’EI, et encore plus d’engager militairement ses propres troupes alors que celles de la coalition resteraient au chaud.

Photo de ARIS MESSINIS /AFP – Des véhicules militaires turcs prenant position près de la frontière syrienne.

Son Premier ministre, Ahmet Davutoglu, a répété cette semaine qu’il ne céderait pas aux appels à l’aide lancés à son pays. « Tout ceci n’a rien à voir avec le sort de Kobané. Il ne s’agit que de faire pression sur la Turquie grâce à Kobané« , a-t-il dit, « mais la Turquie n’a aucun goût pour les aventures« .

Passablement irrité par les reproches de ses principaux alliés, M. Davutoglu s’est permis de leur rappeler leurs propres ratés dans la lutte contre les jihadistes, et que son pays accueillait déjà plus d’un million et demi de réfugiés syriens.

« Personne n’a le droit de nous faire la leçon« , a-t-il lancé.

Comme le soulignent les analystes, Ankara a toutes les raisons de ne pas s’engager dans une opération militaire à l’issue improbable chez ses voisins syrien ou irakien.

Une guerre contre les combattants de l’état dit « islamique » (EI) « serait désastreuse pour la Turquie« , estime Hugh Pope, de l’ONG International Crisis Group. « Ses frontières sont poreuses, elle est vulnérable à une attaque terroriste et une partie significative de son électorat sunnite et conservateur ne considère pas l’EI comme un ennemi« , souligne-t-il.

« Les pays occidentaux devraient s’abstenir de forcer la Turquie à intervenir pour sauver la Syrie s’ils ne veulent pas découvrir un beau matin que la Turquie a été engloutie dans le bourbier syrien« , insiste M. Pope.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a posé une série de conditions très strictes à une éventuelle opération militaire, notamment la création d’une zone-tampon doublée d’une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie.

Mais surtout, il rappelle à chaque occasion que l’objectif numéro 1 de toute intervention doit être la chute du président syrien Bachar al-Assad, sa bête noire.

« La chute d’Assad n’est clairement pas une priorité des Occidentaux« , relève Marc Pierini, analyste à la fondation Carnegie Europe et ex-ambassadeur de l’Union européenne en Turquie, et la zone d’exclusion aérienne « une bonne idée d’autrefois« .

Derrière ses réticences à s’engager contre l’EI se cache aussi la volonté d’Ankara de ne pas renforcer la main des Kurdes de Syrie, à la pointe du combat « anti-jihadiste » et par ricochet leurs « frères » turcs du Parti des travailleurs du kurdistan (PKK), qui mènent une guérilla sécessionniste en Turquie depuis 1984.

Ces derniers jours, M. Erdogan a ainsi mis le PKK et l’EI dans le même sac « terroriste », alors même que Washington se rapproche des Kurdes syriens.

« Réalités politiques de la région changent vite et offrent de nouvelles opportunités« , juge M. Pierini, notamment celle d’un rapprochement entre Turcs et Kurdes de Syrie. « Une telle alliance protégerait le processus de paix de la Turquie avec +ses+ Kurdes et la prémunirait à sa frontière de la menace de l’EI« .

Mais dans le climat actuel, beaucoup doutent que la Turquie accepte un tel revirement et encore plus qu’elle cède aux pressions de ses alliés de l’Otan.

Depuis la répression de la fronde antigouvernementale de juin 2013, l’image de M. Erdogan a pâlit chez les Occidentaux, qui s’inquiètent de sa dérive autoritaire et islamiste. Et sa sortie, cette semaine, contre les nouveaux « Lawrence d’Arabie » qui déstabilisent la région et son pays ne les a pas rassurés.

« La participation de la Turquie à la coalition (…) souligne une nouvelle fois l’appartenance problématique de ce pays à l’Otan« , juge l’éditorialiste du quotidien d’opposition Zaman, Lale Kemal.

« Le refus d’autoriser l’accès à sa base d’Incirlik (…) est désormais une question de fierté« , conclut-elle, « Ankara ne veut pas être vue comme cédant à la pression américaine« .

Source : avec Afp, Reuters, Ani, Agence Anatolienne, Agence Sana, L’orient le Jour