La Turquie pas décidé à attaquer et des soldats allemands forment les peshmergas contre l’EI

D’après Larédac’ à 11h52 le 08 Octobre 2014

Malgré l’autorisation de son Parlement il y a près d’une semaine, la Turquie n’est toujours pas prêté à engager la moindre opération militaire contre les combattants de l’État dit « islamique » (EI) qui non seulement menacent, mais qui ont également pénétré dans la ville syrienne de Kobané, pourtant à portée de tir de sa frontière.

Depuis ce vote, le gouvernement de l’AKP au pouvoir à Ankara a répété sa volonté de participer à la lutte contre l’EI, mais a posé des conditions pour rejoindre la coalition militaire réunie par les États-Unis, alimentant ainsi les soupçons des populations kurdes qui accusent Ankara de les abandonner à leur sort.

Ses responsables ont multiplié les déclarations pour expliquer leur position.

Le Premier ministre Ahmet Davutoglu l’a expliqué vendredi. « Nous ferons tout ce que nous pouvons pour que Kobané ne tombe pas. » Mais il a d’emblée écarté une intervention contre l’EI, pourtant à portée de canon des chars turcs. « Si les forces armées turques entrent à Kobané et que les Turkmènes de Yayladag (une autre minorité turcophone de Syrie) nous demandent pourquoi est-ce que vous ne nous sauvez pas ?, il faudrait alors que nous intervenions là-bas aussi », a-t-il plaidé. Tout au plus s’est-il engagé à faire son possible pour renforcer « l’aide humanitaire » à la ville syrienne assiégée. Ahmet Davutoglu ainsi que le président Recep Tayyip Erdogan l’ont tous deux précisé : seule une attaque contre le tombeau de Souleimane Shah, une enclave turque en Syrie, pourrait précipiter une entrée de ses troupes chez son voisin.

Comme l’a encore récemment affirmé, avant de se rétracter, le vice-président américain Joe Biden, la Turquie sunnite a longtemps soutenu les groupes rebelles syriens les plus radicaux, dont l’EI, dans l’espoir de précipiter la chute du président alaouite (une branche du chiisme) Bachar el-Assad.

Le gouvernement l’a toujours nié, mais ce n’est que très récemment, après la libération de 46 Turcs détenus en otages par l’EI en Irak, qu’il a publiquement reconnu la menace causée par ce groupe ultraradical. Le texte de la résolution adoptée par le Parlement évoque ainsi « l’augmentation significative » et « alarmante » du nombre « d’éléments terroristes en Syrie et de la menace qu’ils font peser sur l’Irak« . Mais tout en déclarant son hostilité aux « terroristes » de l’État dit islamique, Recep Tayyip Erdogan a rappelé que « le départ de l’actuel régime syrien » restait sa « priorité » et que les frappes aériennes contre les djihadistes risquaient par ricochet de renforcer Damas.

C’est une vieille lune turque depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011. Ankara, qui accueille déjà plus d’un million et demi de réfugiés, exige en échange de son entrée dans la coalition la création dans le nord de la Syrie d’une zone tampon doublée d’une zone d’exclusion aérienne susceptible de protéger le territoire turc.

Faute de cette zone d’exclusion aérienne, a mis en garde Ahmet Davutoglu, les forces du président syrien Bachar el-Assad pourraient profiter de frappes de la coalition pour « bombarder en représailles » les zones désertées par l’EI, notamment autour d’Alep et de Raqa, « et 3 millions de personnes vont fuir vers la Turquie« .

Les États-Unis ont indiqué qu’une zone d’exclusion aérienne, qui nécessite un accord du conseil de sécurité des Nations unies, n’était pas à l’ordre du jour.

C’est l’obsession d’Ankara. Le gouvernement turc a beau avoir engagé il y a près de deux ans des pourparlers de paix avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), il veut tout faire pour éviter que la guerre contre l’EI ne renforce les Kurdes. La résolution du Parlement autorisant le recours à la force mentionne parmi les « menaces » le « groupe terroriste du Parti des travailleurs du Kurdistan » et Recep Tayyip Erdogan a lui-même fait samedi un parallèle entre le PKK et le groupe de l’État dit islamique. En outre, la Turquie s’est inquiétée que les armes fournies par les Occidentaux aux combattants kurdes, en première ligne contre l’EI, « tombent entre les mains » du PKK. Le chef historique du PKK Abdullah Öcalan a signalé de son côté que la chute de Kobané signifierait la fin du processus de paix avec Ankara.

Au Kurdistan, des soldats allemands forment les peshmergas contre l’EI

Un mois après la décision de Berlin d’envoyer des équipements militaires en Irak, des instructeurs allemands sont à pied d’oeuvre pour initier les peshmergas au maniement des armes sophistiquées indispensables pour combattre les les combattants de l’État dit islamique (EI).

Le soldat allemand est équipé d’un gilet pare-balles et d’un casque anti-bruit. Le peshmerga porte un simple treillis. Tous deux font face au mur de tir, une arme à l’épaule. Pas n’importe laquelle: un fusil d’assaut HK G3, de fabrication allemande. L’un des 8.000 livrés par l’Allemagne au Kurdistan en septembre.

C’est le premier jour d’entraînement pratique dans le camp militaire de Benislawa, en banlieue d’Erbil, chef-lieu de la province autonome du Kurdistan irakien.

La formation a débuté la veille par un cours théorique, cinq semaines après que le gouvernement allemand a annoncé l’envoi d’armes aux peshmergas dans le cadre de la mobilisation internationale contre l’offensive de l’état dit islamique(EI) dans le nord de l’Irak. Une première depuis la Seconde Guerre mondiale pour Berlin, qui a toutefois refusé de rejoindre la campagne de frappes aériennes.

Plusieurs milliers de fusils d’assaut, des millions de munitions et des armes lourdes — notamment mitrailleuses, missiles antichars, et lance-roquettes — sont arrivés depuis. Suivis, plus récemment, des instructeurs militaires.

« Les peshmergas qui sont ici sont des soldats expérimentés, notre rôle consiste simplement à les initier au maniement d’une nouvelle arme », explique le major Florian R.

« Les peshmergas ont essentiellement l’expérience du combat avec des Kalachnikov et ne connaissent pas les armes allemandes », souligne-t-il.

Ce Berlinois quadragénaire est arrivé au Kurdistan fin août pour superviser la coordination militaire entre Berlin et Erbil. Six soldats, des instructeurs, l’ont rejoint il y a une semaine.

« C’est un bon fusil; il est moderne et pas trop lourd », se félicite le jeune peshmerga Ardalan Aziz Hamad entre deux séances de tir au HK G3. « Hier, on nous a expliqué les positions de tir. Aujourd’hui, c’est la pratique ». Un autre peshmerga souligne l’importance de cette formation car « sans armes modernes, nous ne pouvons pas combattre l’EI ».

Quelque 10.000 combattants kurdes devraient être à terme équipés d’armes allemandes pour un montant de 70 millions d’euros, selon l’hebdomadaire allemand Der Spiegel.

En uniforme, drapeau allemand au biceps droit, les instructeurs de la Bundeswehr présentent sur la poitrine une bande velcro vierge à l’endroit où devraient se trouver leurs nom et grade. Leur identification a été retirée, leurs noms ne sont pas révélés et leurs visages doivent rester cachés.

« C’est une mesure de sécurité pour éviter qu’ils ne deviennent des cibles de l’EI », explique le major Florian, seul habilité à être filmé ou photographié, sans pour autant donner son patronyme.

« Nous resterons pour entraîner les peshmergas aussi longtemps que nécessaire », affirme l’officier, qui porte, épinglée sur son treillis, une broche figurant les deux drapeaux allemand et kurde.

Les peshmergas sont formés par groupes de 20 « durant dix jours », explique le colonel kurde Karwan Baban.

A Benislawa, les cours ne portent que sur les armes légères. Mais dans un autre camp, à 70 km plus au nord, des peshmergas s’entraînent avec les armes lourdes livrées par Berlin, indique-t-il.

Et 32 combattants kurdes ont été formés en Bavière (sud de l’Allemagne) à l’utilisation des missiles antichars Milan de l’armée allemande.

« Rien qu’une seule balle est déjà une aide pour le Kurdistan dans sa lutte contre l’EI », souligne le colonel peshmerga Dler H. Aptar, en remerciant l’Allemagne pour son « assistance rapide ».

Plusieurs autres capitales, comme Paris, Londres ou Ottawa, ont livré des armes aux peshmergas mais elles sont plus réticentes à confirmer la présence d’instructeurs.

« Hier, il y avait ici des militaires qui parlaient français et nous ont dit +bonjour+ en français », assure un Kurde, refusant d’être cité nommément. « Des instructeurs militaires sont venus de France, du Canada et de Turquie », confirme de son coté un gradé peshmerga.

Source : Afp, reuters, Agence Anatolienne, Der Spiegel, the guardian