La Turquie risque de s’enfoncer dans le « bourbier syrien »

La décision de frapper militairement l'état dit « islamique » en Syrie, n'est pas si surprenant que cela de la part de la Turquie; Même s'il est vrai que jusqu'à présent la politique d'Ankara restait très ambivalente et confuse sur le sujet.

Avec cette décision, la Turquie irait au devant de représailles, et de voir certainement les Kurdes tirer profit de cette nouvelle donne, estiment beaucoup d'experts.

L'attitude de la Turquie est ambivalente de par ses alliances et ses intérêts plus ou moins contradictoires et de par ses ambitions… Redevenir un acteur majeur dans la région tout en faisant face à l'Arabie saoudite et l'Iran…

Et ce jeudi 23 juillet, Ankara a autorisé l'armée américaine à utiliser ses bases aériennes. L'accord négocié entre Obama et Erdogan prévoit également la participation des forces turques aux bombardements anti-EI opérés en territoire Syrien. – Ce n'est pas la première fois que la Turquie autorise les Etats-Unis à utiliser la base d'Incirlik, en 2003 l'armée américaine avait déjà utilisé cette base dans le cadre de la guerre contre l'Irak. –

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Frappes turques en Syrie…

L'aviation turque a lancé vendredi son premier raid aérien contre des positions des insurgés – désignés de « djihadistes »- en territoire syrien, rompant avec une -fausse- retenue qui alimentait les suspicions sur l'attitude d'Ankara.

« Le signal est politique tout autant que stratégique« , estime Michael Stephens, de l'antenne au Qatar du Royal United Services Institute (RUSI), un centre de réflexion britannique.

En restant l'arme au pied face à la progression de l'EI, « les Turcs étaient arrivés à un point où leur réputation était quelque peu entachée. L'Etat islamique est devenu trop important pour que la Turquie puisse continuer de faire mine de l'ignorer« , ajoute-t-il.

Pour Didier Billion, de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, cette intervention « signifie que la Turquie entre réellement dans la coalition » internationale menée par les Etats-Unis pour lutter contre l'EI en Irak et en Syrie, dont Ankara était jusqu'à présent un partenaire discret.
Les bombardements turcs « ne sont pas un simple avertissement » mais constituent « une nouvelle séquence politique« , assure-t-il.

Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu a assuré vendredi que « les opérations commencées aujourd'hui » contre l'EI mais aussi les rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), bête noire d'Ankara, « ne sont pas ponctuelles, elles vont se poursuivre« .

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Certains analystes voient aussi un repositionnement d'Ankara dans le « grand jeu » qui se déroule entre puissances de la région à la faveur du conflit syrien.

« La Turquie donnait jusqu'à présent la priorité à la lutte contre les forces du président Assad plutôt que l'Etat islamique. Les développements des derniers jours suggèrent que cela change« , affirme Ege Seckin, spécialiste de la Turquie basé à Londres, dans une analyse diffusée par l'institut d'études géopolitiques IHS.

Pour ce chercheur, il est « aussi probable que la Turquie cherche à s'assurer une position en Syrie » face à la montée en puissance de Téhéran, soutien avéré du régime de Damas, qui se profile après le récent accord sur le nucléaire iranien.

La décision d'Ankara de permettre à l'aviation américaine d'utiliser la grande base d'Incirlik, dans le sud du pays, pour agir en Syrie va offrir à Washington un tremplin idéal pour frapper l'EI. Et lever un point de tension entre Ankara et Washington, qui réclamait cette mesure avec insistance.

« Il y a beaucoup d'autres bases dans la région d'où les Etats-unis peuvent opérer, mais être à une centaine de kilomètres à peine de la zone de contact offre au énorme avantage en terme de logistique et de frappes au sol« , souligne Michael Stephens.

Il faut s'attendre à voir arriver sur la base « toute une panoplie » de moyens aériens, « des avions d'attaque au sol et des drones« , ajoute-t-il.

Le risque de voir les Kurdes de Syrie -et par extension ceux de Turquie- tirer profit de cette nouvelle donne vient toutefois compliquer l'équation pour la Turquie. Ankara a d'ailleurs pris soin de conjuguer son coup de filet vendredi contre des militants présumés de l'EI présents sur son sol par des opérations visant des rebelles du PKK.

« La Turquie cherche aussi à prévenir les aspirations autonomistes kurdes, et à assurer sa domination sur les groupes armés d'opposition en Syrie« , souligne Ege Seckin.

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Dans ce cadre, les frappes turques pourraient présager « une entente avec les Américains » pour « l'établissement d'une zone-tampon » en Syrie, près de la frontière turque, permettant de contrer les djihadistes comme leurs adversaires kurdes.

Pour Aaron Stein, collaborateur du Atlantic Council Rafic Hariri Center de Beyrouth, Ankara « veut que les opérations aériennes frappent l'EI dans la région, mais sans devenir un soutien aérien au PKK« .

Le renforcement annoncé de la sécurité à la frontière turco-syrienne répond aussi au risque de voir cet engagement militaire en Syrie se traduire en représailles avec un regain d'attentats sur le territoire turc.

Pour Michael Stephen, « les Turcs sont sur une corde raide, parce que s'ils commencent à attaquer l'EI à la racine et dans ses ramifications, ils vont se venger. Ils en sont conscients« .

Riposte à l’attentat ?

L'attentat sanglant ayant frappé lundi la Turquie et portant la marque du groupe Etat islamique (EI) pourrait être aussi un signe précurseur de plus d'attaques dans le pays et c'est certainement ce qui a poussé aussi Ankara à s'impliquer dans la lutte « anti-djihadistes » en Syrie voisine, selon les experts.

Au moins 32 personnes ont été tuées lorsqu'un kamikaze présumé de l'EI s'est fait exploser à un rassemblement de jeunes proches de la cause kurde dans la ville turque de Suruç, près de la frontière de la Syrie en guerre depuis plus de quatre ans.

« Jusqu'à présent, et même sans revendication de l'EI, ce groupe est l'auteur le plus probable de l'attentat« , affirme à l'AFP Charles Lister, analyste au Brookings Doha Centre.

« Pour le moment, tout semble pointer du doigt l'EI : la manière d'attaquer, la cible spécifique et les implications politiques de l'attentat« , ajoute-t-il.

L'EI a été rapidement désigné comme coupable par Ankara qui, pour la première fois, a accusé directement l'organisation ultraradicale de perpétrer un acte terroriste sur son sol.

Les jeunes victimes rassemblées dans le centre culturel de Suruç préparaient une mission d'aide à Kobané, ville syrienne frontalière devenue un symbole de la lutte « anti-djihadistes » après que les combattants de l'EI en ont été chassés par les miliciens kurdes syriens en janvier.

Depuis ce succès, les kurdes syriens sont parvenus à grignoter progressivement le territoire contrôlé par l'EI, notamment avec l'appui des frappes de la coalition internationale dirigée par Washington commencées en septembre. Mais l'EI a lancé une contre-offensive, attaquant de nouveau Kobané, Hassaké et Qamichli (nord).

« Cela va encourager la Turquie à s'impliquer plus dans la lutte anti-EI, avec la possibilité d'envoi de troupes au sol« , avait déclaré Max Abrahms, un expert du « terrorisme » et professeur à la Northeastern University aux Etats-Unis avant la décision d'Ankara de participer à la coalition.

Max Abrahms estime que les rafles des forces de sécurité durant lesquelles des dizaines de membres et partisans de l'EI en Turquie ont été arrêtées sont des « mesures sérieuses même si elles sont tardives« .

« Le fait que ces mesures aient été suivies d'une attaque présumée de l'EI contre la Turquie n'est pas du tout surprenant« , selon lui.

Selon M. Lister, le risque est qu'il y ait davantage d'attaques sur le sol turc. « La véritable inquiétude est que cet attentat pourrait être le déclencheur d'attaques plus fréquentes et d'incidents similaires« .

Ces dernières années, la Turquie a été vivement critiquée d'avoir fermé l??il sur l'utilisation par l'EI de sa frontière pour faire passer combattants et armes en Syrie.

Une attaque « contre les kurdes »?

Le principal objectif d'Ankara dans le conflit syrien a été dès le départ l'éviction du pouvoir du président Bachar al-Assad et l'endiguement des groupes pro-kurdes en Turquie.

Celle-ci a exprimé à plusieurs reprises sa crainte de voir émerger en Syrie une région autonome tenue par les milices kurdes proches du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui mène la rébellion sur son sol depuis 1984 et classé « organisation terroriste ».

La Turquie a même été alarmée par la montée en puissance des miliciens kurdes de Syrie, ne cachant pas sa déception face à leurs victoires contre l'EI.

Aaron Stein, analyste auprès de l'Atlantic Council, voit dans l'attentat un « débordement de la bataille entre les Kurdes et l'EI » en Syrie. « Il s'agirait plus d'une attaque contre des Kurdes (turcs) soutenant la cause de Kobané » plutôt qu'une attaque contre la Turquie.

« Nous constatons une recrudescence de la violence contre les Kurdes en Turquie« , dit-il.

Sources : Associated Press, Reuters, Afp, L'orient le Jour, Agence Anatolienne, Agence Sana, Zaman (journal turc), Keystone (Image)