Laurent Fabius dément une intervention militaire en Libye

Le chef de la diplomatie française a démenti toute velléité de la France d'intervenir militairement contre l'organisation État islamique (EI) en Libye, en marge d'une réunion à Rome de la coalition internationale contre l'EI.

Cette réunion rassemblait des ministres des Affaires étrangères et/ou des représentants de 23 pays, en présence de l'Américain John Kerry, pour faire le point sur la lutte contre l'EI, qui semble avoir cédé du terrain en Syrie et en Irak mais se renforce en Libye.

« Il n'est absolument pas question que nous intervenions militairement en Libye », a affirmé Laurent « le Duc de Normandie » Fabius devant la presse. « Je ne sais pas de quelle source cela provient. » Un petit groupe « fait pression, mais ce n'est pas la position du gouvernement. »

Des « plans pour intervenir contre Daech » ?

Le quotidien français Le Figaro a annoncé ce mardi que la France préparait « les plans pour intervenir contre Daech ». « Ce qui est vrai, c'est que nous sommes préoccupés » par la montée de l'EI en Libye, et c'est pourquoi « il faut pousser à la formation d'un gouvernement d'union nationale », a encore dit Laurent Fabius. « Toute autre perspective n'est pas d'actualité », a ajouté le ministre.

Une fois le gouvernement formé et approuvé par le Parlement, il sera alors en mesure de recevoir le soutien de la communauté internationale, en particulier pour s'assurer qu'il puisse siéger à Tripoli, a expliqué le ministre français. Mais « on ne peut pas non plus éternellement reculer l'objectif » et si « des personnalités se mettent en travers du chemin, on demandera des sanctions à leur encontre », a-t-il prévenu.

Sur la Syrie, Laurent Fabius a jugé important d'augmenter le nombre de frappes et de viser des objectifs plus stratégiques, tout en expliquant qu'il y avait « un lien entre ce qui se passe sur le terrain et le processus politique ». Dans la mesure où des négociations sous l'égide de l'ONU sont en cours à Genève, « il faut que les bombardements s'arrêtent », a-t-il dit. « On ne peut pas bombarder en Syrie et discuter à Genève », a-t-il encore jugé, en faisant explicitement allusion à la Russie.

Syrte un sanctuaire pour les combattants de l'EI?

(Photo de inbarr O'Reilly / Reuters : Benghazi, 11 mars 2011)

Ville natale et fief du dictateur Mouammar Kadhafi durant quatre décennies, Syrte est devenue en un an le sanctuaire en Libye de l'état dit « islamique » (EI), à moins de 300 km d'une Europe inquiète de cette menace.

(Photo de inbarr O'Reilly / Reuters : Benghazi, 11 mars 2011)

Depuis juin 2015, le drapeau noir de l'EI flotte sur les bâtiments publics de cette ville portuaire où des mains et des têtes sont coupées sur la place publique.

Des combattants de l'état dit « islamique » (EI) en 4×4 sillonnent les rues pour vérifier que les hommes respectent les heures de prières et que les femmes ne s'aventurent jamais sans gardien, ont indiqué des témoins à l'AFP.

« La situation est dramatique. La vie civile a disparu et les sentences que nous observions à la télévision en Syrie et en Irak sont aujourd'hui appliquées aux habitants », a indiqué à l'AFP un responsable du Conseil municipal élu avant l'arrivée des combattants de l'état dit « islamique » (EI) – désigné de « djihadiste ». Cet homme qui préfère garder l'anonymat pour des raisons de sécurité a dû aujourd'hui fuir sa cité.

« Parmi les 180.000 habitants, ceux qui sont restés sont aujourd'hui otages de la peur et de la terreur », ajoute-t-il en dénonçant l'indifférence des autorités libyennes rivales face au calvaire de cette ville située à 450 km de la capitale Tripoli.

Depuis qu'elle s'en est emparée, l'EI l'a transformée en base d'entraînement pour de future combattants libyens et étrangers. Les Européens craignent qu'avec son port et son aéroport, Syrte ne devienne une rampe de lancement pour de futures attaques sur son sol.

Selon un responsable d'un conseil d'arrondissement, qui a lui aussi préféré garder l'anonymat, l'EI veut faire de la ville « un sanctuaire djihadiste important ». « Les très jeunes écoliers, filles et garçons séparés, apprennent à l'école ce qu'est le jihad au même titre que leurs parents dans les mosquées », témoigne-t-il.

– 'Salle Fallouja' –

Tout au long de son règne, Mouammar Kadhafi avait voulu faire, sans succès, de sa ville natale un pôle politique. Il a tenté à maintes reprises d'y installer le gouvernement et le Parlement. Il y a construit de gigantesques salles de conférence dans cette cité qui a vu la création de l'Union africaine en 1999.

D'après le responsable du conseil d'arrondissement, la plus célèbre de ces salles a été rebaptisée « Fallouja », en référence à la ville irakienne contrôlée par l'EI depuis janvier 2014.

Accueillant autrefois des sessions du parlement libyen, des sommets arabes, africains et internationaux, elle sert aujourd'hui aux « leçons de religion » de l'EI. Convoqués, les habitants y vont « de crainte d'être sanctionnés », précise le responsable local.

Dans les vidéos qu'elle diffuse sur Syrte, l'EI alterne entre scènes d'une vie quotidienne « normale » montrant pâtisseries et commerces et des exécutions sur la place publique.

En janvier, quatre jeunes hommes ont ainsi été exécutés publiquement après avoir été accusés par l'EI de « blasphème et espionnage ». Dans un « reportage » photo de propagande diffusé mercredi, l'EI affirme avoir exécuté trois autres hommes « pour espionnage ».

Selon le responsable du Conseil municipal interrogé par l'AFP, « 37 personnes ont été exécutées à Syrte depuis l'arrivée de l'EI. Certaines seraient Libyennes mais d'autres sont des ressortissants arabes, dont des Egyptiens et des Marocains ».

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Choyée puis oubliée

Environ 7.000 familles ont fui la ville, selon des responsables locaux. La plupart d'entre elles vivent aujourd'hui à Tripoli et à Misrata (200 km à l'est de Tripoli). « Marginalisées », elles souffrent de « l'indifférence des autorités » libyennes rivales, selon eux.

Choyée sous Kadhafi, Syrte est devenue une ville paria après sa chute en 2011. Le dictateur libyen s'y était réfugié et les habitants l'avaient soutenu avant sa capture. La cité fut quasiment dévastée par les combats entre ses partisans et les milices rebelles.

Malgré les destructions, les habitants de Syrte ont préféré vivre parmi les ruines que partir. Les nouvelles autorités libyennes ne se sont jamais préoccupées de la reconstruction et les habitants surnomment leur ville « l'oubliée ». Ce sentiment d'abandon a permis aux islamistes radicaux de prendre pied plus facilement.

« Depuis leur arrivée au pouvoir, les nouvelles autorités libyennes sont davantage préoccupées par les matchs de foot que par le sort de Syrte », déplore le responsable municipal.

L'absence d'État, une aubaine pour l'EI !

La Libye présente trois grands avantages pour l'état dit « islamique » (EI).

Le premier : l'absence d'État permet à l'EI de s'installer sans rencontrer de vraie résistance, voire de nouer des alliances dans un territoire qui compte deux gouvernements, deux Parlements, trois régions antagonistes, de nombreuses milices, de grandes tribus et de multiples partis.

(Carte de la Libye 2016)

Le deuxième : le sous-sol est riche d'un pétrole convoité par l'émir de l'État islamique. Il lui faut reconstituer ses réserves financières qui ont décru avec la chute des cours du brut, les bombardements en Irak et en Syrie, de puits de pétrole, de convois de camions transportant l'or noir et même d'une banque de l'EI à Mossoul. Un document publié par le « Trésor » (le fisc de l'EI) révèle que Daech a divisé de moitié (de 400 à 200 dollars mensuels) les soldes des combattants.

A lire : l’EI revendique l’attentat de Ras Lanouf en Libye

Troisième avantage pour l'EI : en bordure du Sahel, la Libye doit permettre à al-Bagdhadi de s'étendre en direction de l'Afrique de l'Ouest et de tenter de faire la jonction avec Boko Haram, ce groupe de fanatiques nigérians qui lui a fait allégeance et sème la terreur au Nigeria, dans la région du lac Tchad, au sud du Niger et au nord du Cameroun.

La situation est d'autant plus inquiétante, que les aspirants djihadistes affluent vers Syrte. On y compterait entre 1 000 et 1 500 Tunisiens, des Soudanais, des Marocains, des Algériens et même une trentaine de Sénégalais… La semaine passée, Air Algérie a interrompu la liaison Alger-Tripoli, en constatant le nombre anormalement élevé de jeunes Marocains en transit à Alger.

Depuis, 32 Algériens, membres d'un réseau recrutant pour la Libye dans la région de Tébessa (est de l'Algérie), ont été arrêtés. Alger a aussi permis l'arrestation de trois Algériens en Allemagne. Quant aux combattants de l'EI et autres fractions de Syrte, ils ont même lancé un appel aux shebab somaliens pour qu'ils abandonnent Al-Qaïda et se rallient à l'EI.

Les côtes libyennes sont à 1 000 kilomètres de Rome

Que faire devant cette situation ? Jean-Yves Le Drian tire la sonnette d'alarme depuis de longs mois, estimant qu'une intervention est inévitable – et souhaitable. Les côtes libyennes sont à 1 000 kilomètres de Rome. Le Sahel est déjà largement déstabilisé par Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique). Et la terrible rivalité entre les deux organisations (L'état dit « islamique » et Al-Qaïda) présage de dures batailles entre leurs combattants et un risque de surenchère dans la violence et les attentats.

Mais l'armée française est déjà sur de nombreux fronts en Afrique, sans parler de sa participation active à la coalition internationale en Irak et en Syrie. Elle n'a plus guère de marge de manœuvre.

Paris ne souhaite donc pas prendre la tête d'une intervention militaire en Libye. La France dispose avec Barkane, son dispositif au Sahel, d'une base militaire – à Madama – entre autres, dans le nord du Niger.

Elle pourrait servir de point d'appui, en particulier contre les djihadistes qui songeraient à fuir la Libye ou ceux liés à Al-Qaïda qui sont regroupés dans le Sud libyen, prés de Ghat, à la frontière algérienne. Concrètement, quelques éléments des forces spéciales des pays occidentaux sont sur le terrain depuis plusieurs mois pour des actions de renseignements, des repérages, des prises de contact avec certaines milices.

Pourtant, si les états-majors britannique, italien, américain et français préparent une intervention militaire qui consisterait en bombardements aériens de l'état dit « islamique » (EI), comme en Irak et en Syrie, celle-ci n'est pas sans risque. Une certitude : mettre des troupes au sol tournerait à la catastrophe.

Une intervention occidentale peut déboucher sur une guerre civile

Premier risque : Dans ce pays si fractionné, une intervention occidentale sera rapidement considérée comme une ingérence étrangère.

Elle peut accroître la violence et déboucher sur une guerre civile. Les Européens le savent qui se souviennent que l'intervention de 2011 contre Kadhafi a mené à la déstabilisation de la Libye et la fragilisation du Sahel. Aussi, réunis à Rome, le 2 février, les 23 ministres des Affaires étrangères de la coalition contre le terrorisme se sont-ils gardés d'annoncer une décision.

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Gaz et pétrole de Libye

Leur souci : ne pas se lancer dans une intervention unilatérale et attendre qu'un futur gouvernement libyen légitime d'union nationale les appelle à l'aide. Ce n'est pas le plus facile.

Deuxième risque : La dispersion des djihadistes. Les bombardements au Moyen-Orient ont conduit au renforcement de l'état dit « islamique » (EI) en Libye. Ceux de Libye, déboucheront sur la dissémination des djihadistes à l'intérieur du pays, au Maghreb, au Sahel et jusqu'en Afrique de l'Ouest. C'est le piège tendu par al-Baghdadi. Il n'y a, dans cette affaire, que de mauvaises solutions.

Sources : Afp, Reuters, Russia Today,