Le diocèse de Cordoue veut effacer la partie de l’Histoire musulmane du chef-d’oeuvre architecturale : la mosquée-cathédrale

D’après Larédac’ à 09h30 le 30 Avril 2014

Avant de rentrer dans le vif du sujet de cet article, il est nécessaire de faire un petit retour en 1984, lorsque l’UNESCO a inscrit la mosquée-cathédrale de Cordoue en Espagne sur sa liste du patrimoine mondial. Trente ans plus tard, le site que les guides touristiques décrivent comme l’un des chefs-d’œuvre architecturaux de l’Andalousie – un symbole de l’âge d’or de la civilisation omeyyade et de la « concorde » entre les religions – représente désormais un conflit.

Bien que le monument exceptionnel, aussi appelé la Mezquita, reste aujourd’hui, en charge du diocèse, celui-ci s’est permis de diminuer la partie « Mosquée » de son nom, l’appelant tout simplement une « cathédrale », ce qui évidemment provoquait la colère de nombreuses personnes voyant ici une tentative d’effacer une partie importante de l’histoire d’Andalousie, et pour une fois nous le disons nous sommes de ceux-là !

Un groupe de citoyens a suscité une vive controverse en février après avoir dénoncé « les tentatives en cours d’appropriation juridique, économique et symbolique de l’évêque de Cordoue. » Plus de 200.000 personnes ont déjà signé leur pétition sur Change.org, demandant que le site soit appelé « mosquée-cathédrale » et pas seulement « la cathédrale ». Ils demandent également « la reconnaissance juridique de son statut de propriété publique. »

Le public a découvert comment le diocèse de Cordoue a tenté d’effacer l’histoire musulmane du monument et établir son autorité sur le site. En cherchant on s’aperçoit qu’en 2006, il a secrètement enregistré le monument en son nom. « Si l’administration ne s’y oppose pas, il deviendra la propriété de l’Eglise en 2016″, explique Antonio Manuel Rodriguez, professeur de droit à l’Université de Cordoue et porte-parole du groupe de citoyens indignés. « Mais notre principale préoccupation est l’escalade de la gestion confessionnelle du site, » ajoute-il.

Un dépliant du diocèse imprimé en 2009 décrit la mosquée comme une simple « intervention islamique » après la destruction d’une église wisigothe au cours du 6ème siècle – la basilique de Saint-Vincent – par les méchants et « dominateurs musulmans« . La magnifique forêt de colonnes, célèbres dans le monde entier, ne sont mentionnées qu’une seule fois et de plus comme un « inconvénient » à « célébrer la liturgie*« . Par contre la notice, cependant, insiste sur la « transformation chrétienne« , qui a détruit le centre de la mosquée pour construire le choeur de la cathédrale, augmentant ainsi l’intérêt artistique de ce qui est mineur.

« C’est incroyable, » dit l’historien français Bernard Vincent, qui est abasourdi après avoir lu la notice. « La mosquée est présentée comme rien de plus qu’une erreur dans un site entièrement chrétien qui remonte presque aussi loin que l’ancienne Rome. C’est comme si les musulmans n’avaient rien fait de plus que de simplement rafistoler quelque chose qui existait déjà. Ce ne sont pas des erreurs mais plutôt des interprétations qui sont la preuve d’une campagne pour réclamer un contrôle total sur la mosquée-cathédrale « , explique-t-il.

Le diocèse estime que la mosquée-cathédrale a été sa propriété depuis 1236 et l’époque de la Reconquista menée par Ferdinand le troisième de Castille, c’est à ce moment que le site a été consacré au culte catholique. « Jusqu’en 1998, l’Eglise n’a pas été autorisé à enregistrer sa propriété« , explique le porte-parole de diocèse Pablo Garzon. Quand une nouvelle loi a changé cela, il a été enregistré, dit-il. « La différence ici est que le temple est très controversée. »

Le jeune prêtre décrit le fait que « les musulmans ont essayé de prier » là-bas. Mais pour l’Eglise, laisser ces gens se mettre à genoux en face de la magnifique abside recouverte de mosaïques d’or est tout simplement hors de question. Les gardes de sécurité sont prompts à arrêter ceux qui s’y essaient.

Interdire les musulmans à tout prix

En 2006, l’ancien président de la communauté musulmane de Cordoue, Mandur Escudero, a envoyé une lettre au Pape demandant que les musulmans soient autorisés à y prier. Ensuite, pour montrer au monde qu’il était impossible pour lui de le faire, il a eu l’idée de prier à l’extérieur de la Mezquita, en plein milieu de la rue.

Quatre ans plus tard, un groupe de musulmans d’Autriche a tenté de prier à l’intérieur de la mosquée-cathédrale, ce qui avait déclenché des affrontements avec des gardes de sécurité. Peu de temps après, le nouveau et très conservateur Mgr Demetrio Fernandez a demandé aux fonctionnaires de la ville de changer les panneaux de signalisation du monument, en remplaçant le nom « mosquée-cathédrale » avec juste « cathédrale » !

« Nous ne sommes pas en guerre contre le mot « mosquée », sauf « quand il est utilisé de manière exclusive« , affirme Pablo Garzon, le porte-parole du diocèse. « Mais les travailleurs sont mis sous pression intense, et nous devons réagir. »

Cette « pression » de la communauté musulmane est devenue l’excuse parfaite pour la disparition symbolique de la mosquée de Cordoue. Dans les années 1980 et 1990, la notice diocèse était intitulée « La mosquée-cathédrale », mais en 1998, il avait déjà été rebaptisé « La cathédrale Sainte, » avec pour sous-titres, « ancienne mosquée de Cordoue. » Maintenant, le monument visité par 1,4 million de touristes chaque année est juste une cathédrale.

« Nous respectons le fait que l’église est utilisée pour la liturgie« , explique Antonio Manuel Rodriguez, le porte-parole du groupe de citoyens. « Mais il doit y avoir une administration transparente, publique et non confessionnelle. »

Ancien Directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor Zaragoza avertit que « l’UNESCO a pu déclarer le monument un site culturel en voie de disparition. » Victor Fernandez Salinas, secrétaire général de la commission espagnole du Conseil international des monuments et des sites, dénonce ce qu’il considère comme une forme de « fondamentalisme » qui cherche à « effacer les traces du passé. »

Il observe qu’au cours des quelques dernières années, les sites musulmans étaient de plus en plus occupés par des éléments qui ont renforcé le catholicisme. En effet, vers la fin de l’année 2012, une immense statue de Saint Jean d’Avila (déclaré « apôtre de l’Andalousie » ) a été érigé à proximité de la mosquée.

Ils tentent de réécrire l’histoire

Le spectacle son et lumière qui est offert aux visiteurs nocturnes a aussi exacerbé les tensions. Financé par la ville, mais écrit par l’Église, et mis en place par l’évêque qui avait déclaré en 2008 qu’il « n’a jamais accepté la vision des chevaliers arabes projetée sur le mur« , le spectacle présente une description réduite et trompeuse de la mosquée et de l’influence musulmane dans cette région de l’Espagne, par contre l’histoire de ce spectacle insiste sur l’influence byzantine et ainsi que sur les prisonniers chrétiens utilisés pour la construire.

« Après plus de cinq siècles, la Croix de Jésus-Christ monte une fois de plus, » la première partie se termine. Plus de la moitié de l’exposition est ensuite consacrée à une description précise du chœur construit entre le 16ème et le 18ème siècle.

Et pourtant, l’Histoire raconte une autre histoire. Charles Quint, qui avait autorisé la construction de la nef de la cathédrale après une dispute entre les fonctionnaires de la ville, avait ensuite exprimé ses remords : « Je ne savais pas ce dont il s’agissait, sinon je n’aurais pas permis que soit touché l’ancien ; pourquoi faites-vous ce qui peut être fait dans d’autres endroits, et avez-vous défait ce qui était singulier dans le monde.« 

Le mot liturgie ( « le service du peuple ») englobe l’ensemble des rites, cérémoniques et prières dédiés au culte d’une divinité religieuse, tels qu’ils sont définis selon les règles éventuellement codifiées dans les textes sacrés ou la tradition. Ce terme s’applique le plus souvent à la religion chrétienne où il désigne un culte public et officiel institué par une église.

Source : WorldCrunch