« Le Musulman », expression désignant les Juifs fatalistes dans les camps

D’après le Dr Mansour pour TEPA à 01h09 le 28 Janvier 2015

« Muselmann » :

 

« Muselmann », dans le langage du camp, par dérision, désigne le Juif fataliste, à bout de forces, épuisé par le travail et qui a consommé toutes ses réserves (graisse et muscles). C’est un mot ancien pour musulman qui s’écrit avec un e en allemand. Le mot Muslim aujourd’hui désigne le croyant.

Plusieurs explications existent quant à l’origine de cette curieuse dénomination.

Aucune n’est vraiment satisfaisante. Les SS l’ont-ils forgée par mépris des Arabes, censés être fatalistes et accepter sans broncher le sort qui leur est fait ? Ou parce que certains détenus, se ceignant la tête de bandages et autres pièces de tissus, font penser à des porteurs de turban ? Mystère.

Toujours est-il qu’à Ravensbrück, le seul camp exclusivement féminin, le même concept est exprimé, soit par Musezweiber (« musulmane »), soit par deux substantifs symétriques Schmutzstück et Schmuckstück, respectivement « ordure » et « joyau », presque homophone, l’un étant la parodie de l’autre.

Les Italiennes n’en comprennent pas le sens cynique et, confondant les deux mots, prononcent « smistig ». À Dachau, on utilise aussi le terme Kretiner (« crétin »), à Mauthausen Schwimmer (« nageurs »), à Neuengamme Kamele (« chameaux »), à Buchenwald müde Scheichs (« cheiks fatigué »).

Bruno Bettelheim fait référence à cette dénomination à partir de son expérience dans les camps de concentration de Dachau et Buchenwald au moment de sa détention en 1938 et 1939. L’auteur évoque les multiples manoeuvres visant à « détruire tout espoir du prisonnier d’avoir une influence sur son sort« . Un peu plus loin, Bruno Bettelheim écrit :

« Les prisonniers qui en venaient à croire les affirmations répétées des gardes, qu’ils ne quitteraient le camp qu’à l’état de cadavres, et qui avaient la conviction qu’ils n’avaient pas le moindre pouvoir sur leur environnement, devenaient littéralement, des cadavres ambulants.

Dans les camps, on les appelait les « musulmans » en attribuant à tort leur comportement à une soumission fataliste à l’environnement analogue à celle qu’on impute aux musulmans.

 

Mais ces individus n’avaient pas, comme les véritables musulmans, pris la libre décision d’accepter leur sort.

Au contraire, ils étaient si totalement privés de réactions affectives, d’amour-propre et de toute forme de stimulation, si totalement épuisés, physiquement et psychiquement, qu’ils se laissaient totalement dominer par l’environnement. Ils tombaient dans cet état le jour où ils renonçaient à exercer la moindre influence sur leur vie ou leur entourage.« 

Voici quelques témoignages de cette expression :

Le professeur Robert Waitz : « Témoignages strasbourgeois, De l’Université aux Camps de Concentration », Paris, 1947.

« … Dans de telles conditions de vie, le détenu, surmené, sous alimenté, insuffisamment protégé du froid, maigrit progressivement de 15, 20, 30 Kilos. Il perd 30%, 35% de son poids. Le poids d’un homme normal tombe à 40 Kilos. On peut observer des poids de 30 et de 28 kilos. L’individu consomme ses réserves de graisse, ses muscles. Il se décalcifie. Il devient, selon le terme du camp, un « Musulman ». Il est impossible d’oublier avec quel dédain les SS et certains détenus biens nourris traitent ces malheureux du nom de « Musulman », avec quelle angoisse les cachectiques viennent à la consultation, se déshabillent, se retournent, montrent leurs fesses et interpellent le médecin : « N’est-ce pas, Docteur, que je ne suis pas encore un Musulman« . Plus souvent, ils connaissent leur état et disent résignés : « me voici Musulman« .

L’état de Musulman est caractérisé par l’intensité de la fonte musculaire ; il n’y a littéralement plus que la peau sur les os. On voit saillir tout le squelette et, en particulier, les vertèbres, les côtes et la ceinture pelvienne.

Fait capital, cette déchéance physique s’accompagne d’une déchéance intellectuelle et morale. Elle en est même souvent précédée. Lorsque cette double déchéance est complète, l’individu présente un tableau typique. Il est véritablement sucé, vidé physiquement et cérébralement. Il avance lentement, il a le regard fixe, inexpressif, parfois anxieux. L’idéation est, elle aussi, très lente.

Le malheureux ne se lave plus, ne recoud plus ses boutons. Il est abruti et subit tout passivement. Il n’essaie plus de lutter. Il n’aide personne. Il ramasse la nourriture par terre, prenant avec sa cuiller de la soupe tombée dans la boue. Il cherche dans les poubelles des épluchures de pommes de terre, des trognons de choux et les mange sales et crus. On ne saurait oublier le spectacle présenté par plusieurs Musulmans se disputant de tels déchets. Il devient voleur de pain, de soupe, de chemises, de souliers, etc. Il vole d’ailleurs maladroitement et souvent il se fait prendre.

A l’infirmerie, il s’efforce d’obtenir une place près d’un moribond dont il n’indique pas le décès, essayant d’obtenir sa ration. Souvent il se fait arracher le bridges et couronnes en or en échange d’un peu de pain ; il est alors souvent dupé. Ne sachant pas résister au besoin de fumer, il troque son pain contre du tabac. Dans l’ensemble, l’être humain est ravalé à l’état de bête et encore est-ce faire souvent, par cette comparaison, injure aux animaux.

La durée de cette évolution est de six mois environ et rien n’est plus vrai que cette phrase d’un officier SS :

« Tout détenu vivant plus de six mois est un escroc, car il vit aux dépens de ses camarades.« 

Ce temps de six mois est atteint si le moral du détenu est bon, mais il s’abaisse à un mois et demi ou deux mois si le moral est mauvais. Si le détenu pense trop à la faim, au froid, au travail harassant, à sa famille, à la chambre à gaz, en quelques jours il s’effondre, devient une loque et souvent un voleur. Les exemples sont fréquents. Jamais plus que dans les camps de concentration, ne s’est affirmée la primauté du moral et de la volonté sur le physique. Lorsqu’un détenu, après 8 à 10 jours de camp, se présente à un médecin, il est possible à celui-ci de juger si le détenu tiendra ou s’effondrera dans la suite. L’allure générale de ce détenu, le timbre de sa voix, sa manière de parler, de se comporter, etc., suffisent pour ce jugement.

Il est intéressant de se demander si cette déchéance frappe indifféremment tous les déportés ou s’il est possible d’établir quelques règles. Je ne mentionne qu’en passant la classification des SS. Ils distinguent les individus courts et râblés constituant une bonne race « Lagerfähig » (aptes au camp) et les individus longilignes « Lagerunfähig » (inaptes au camp). Ces derniers attirent d’ailleurs les coups. Les SS n’aiment pas non plus les intellectuels.

D’une manière générale dans les camps de Silésie et parmi les Français ceux qui ont le mieux tenu sont :

· Les vrais résistants (détenus ayant fait effectivement de la résistance en France)

· Les communistes

· Quelques jeunes ayant fait beaucoup de scoutisme

· Quelques intellectuels à grande force morale

· Quelques travailleurs manuels

Indiscutablement, les individus possédant un idéal, ayant l’habitude de la lutte, sachant s’imposer une discipline sévère, acceptant de vivre groupés, ne subissent pas une déchéance comparable à celle de la majorité des détenus.

C’est dans ces catégories que l’aide même légère que l’on s’efforce d’apporter, donne les meilleurs résultats.

Il ne faut pas se dissimuler qu’une grande force de caractère est nécessaire pour ne pas manger la totalité du litre supplémentaire de soupe que l’on arrive parfois à se procurer, et pour en donner la moitié à son camarade.

En résumé, pour tenir, il a fallu beaucoup de chance, il a fallu aussi beaucoup de volonté. »

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Primo Levi. « Si c’est un homme » (1988)

« Les « musulmans », les hommes en voie de désintégration, ceux-là ne valent même pas la peine qu’on leur adresse la parole, puisqu’on sait d’avance qu’ils commenceraient à se plaindre et à parler de ce qu’ils mangeaient quand ils étaient chez eux. Inutile, à plus forte raison, de s’en faire des amis : ils ne connaissent personne d’important au camp, ils ne mangent rien en dehors de leur ration, ne travaillent pas dans des commandos intéressants et n’ont aucun moyen secret de s’organiser. Enfin, on sait qu’ils sont là de passage, et que d’ici quelques semaines il ne restera d’eux qu’une poignée de cendres dans un des champs voisins, et un numéro matricule coché dans un registre. Bien qu’ils soient ballottés et confondus sans répit dans l’immense foule de leurs semblables, ils souffrent et avancent dans une solitude intérieure absolue, et c’est encore en solitaires qu’ils meurent ou disparaissent, sans laisser de trace dans la mémoire de personne.

Celui qui ne sait pas devenir Organisator, Kombinator, Prominent (farouche éloquence des mots !) devient inévitablement un « musulman ». Dans la vie, il existe une troisième voie, c’est même la plus courante ; au camp de concentration, il n’existe pas de troisième voie.

Le plus simple est de succomber : il suffit d’exécuter tous les ordres qu’on reçoit, de ne manger que sa ration et de respecter la discipline au travail et au camp. L’expérience prouve qu’à ce rythme on résiste rarement plus de trois mois. Tous les « musulmans » qui finissent à la chambre à gaz ont la même histoire, ou plutôt ils n’ont pas d’histoire du tout : ils ont suivi la pente jusqu’au bout, naturellement, comme le ruisseau va à la mer. Dès leur arrivée au camp, par incapacité foncière, par malchance, ou à la suite d’un accident banal, ils ont été terrassés avant même d’avoir pu s’adapter.

Ils sont pris de vitesse : lorsqu’ils commencent à apprendre l’allemand et à distinguer quelque chose dans l’infernal enchevêtrement de lois et d’interdits, leur corps est déjà miné, et plus rien désormais ne saurait les sauver de la sélection ou de la mort par faiblesse. Leur vie est courte mais leur nombre infini.

Ce sont eux, les « Musulmänner », les damnés, le nerf du camp ; eux, la masse continuellement renouvelée et toujours identique, des non-hommes en qui l’étincelle divine s’est éteinte, et qui marchent et peinent en silence, trop vides déjà pour souffrir vraiment. On hésite à les appeler des vivants : on hésite à appeler mort une mort qu’ils ne craignent pas parce qu’ils sont trop épuisés pour la comprendre.

Ils peuplent ma mémoire de leur présence sans visage, et si je pouvais résumer tout le mal de notre temps en une seule image, je choisirais cette vision qui m’est familière : un homme décharné, le front courbé et les épaules voûtées, dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée. » ………….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sources et références : http://www.bpb.de/geschichte/nationalsozialismus/ravensbrueck/60779/a, Bruno Bettelheim : témoignage, Sylvie Delvenne, Christine Michaux et Marc Dominicy, « Oralités : catégoriser l’impensable. La figure du « musulman » dans les témoignages des rescapés des camps nazis », Bulletin de liaison des adhérents de l’AFAS