L’EI : On en a « pour au moins une décennie encore »

Près d’un an après avoir proclamé son « califat » en Syrie et en Irak, l’état dit « islamique » (EI) apparaît capable d’exister des années grâce à ses ressources financières et ses capacités militaires, estiment des experts. Après une période d’expansion, l’embryon d’Etat, avec à sa tête le calife auto-proclamé Abou Bakr al-Baghdadi a certes connu des revers ces derniers mois.

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Le bureau d'un juge de l'héritage de groupe Etat islamique, dans la ville d'al-Tabqa
Photo Associated Press : du 10 février 2015, issu d'un site Web militant EI : deux citoyens syriens, à droite, assis dans le bureau d'un juge de l'héritage de l'EI

Le « califat », il y a un an, exigeait l’obéissance. Un nombre important de personnes furent tuées parce qu’ils ont été jugés dangereux pour l’EI, ou insuffisamment pieux; le peuple a enduré un régime qui a rapidement tourné leur monde à l’envers, en étendant son contrôle dans tous les domaines de la vie et en faisant appliquer sa propre interprétation de la loi islamique (la charia).

Sous l’état dit « islamique », des hommes s’arrosaient d’eau de Cologne afin de cacher l’odeur de cigarettes, qui sont interdites ; où les chauffeurs de taxi ou les automobilistes qui habituellement écoutaient la radio (de la musique principalement et des infos…), la simple transgression coûte 10 coups de fouet; les femmes doivent être entièrement recouvertes, et porter des chaussures plates à semelles ; les commerçants doivent fermer leurs magasins durant les heures des prières, et tout le monde doit y assister.

Il n’y a pas d’information sur les gens qui disparaissent. La plupart du temps leur disparition est expliquée par un simple certificat informatif de mort, ou pire, une vidéo de leur exécution.

« Les gens les détestent, mais ils sont désespérés, et ils ne voient pas qui pourraient les soutenir s’ils se soulevaient« , a déclaré Adan, surnom d’un Syrien de 28 ans qu’il utilise dans l’activisme politique et afin de protéger sa famille, qui vit toujours dans un lieu contrôlé par l’état dit « islamique » (EI). « Les gens pensent que personne ne se soucie d’eux. » L’image du « califat » de l’état dit « islamique » a évolué d’une bande d’illuminés jouant à la guerre à un pseudo-état concret bien ancré, mais cependant basé sur une bureaucratie de la terreur.

Selon AP (Associeted Press) qui aurait interrogé plusieurs personnes et consulté des documents qui auraient été produits par l’administration de l’état dit « islamique » (EI) comme des cartes de « certificat de repentir« , des listes d’inventaires d’armes détenues par les combattants locaux, des dépliants détaillant les règles d’habillement des femmes, des formulaires concernant la demande de permission de voyager à l’extérieur du territoire. Tous arboreraient le logo de la « bannière noire » « califat dans le chemin du prophète (Paix et bénédictions sur lui).« 

Se renforcer par le militaire

Les raids de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis et les offensives lancées par l’armée irakienne, les Kurdes ou les milices chiites l’ont obligé à céder du terrain comme dans les villes syrienne de Kobané et Tall Abyad et irakienne de Tikrit. Mais ailleurs, l’organisation a remporté des victoires spectaculaires comme la capture de l’antique cité de Palmyre dans le désert syrien ou celle de Ramadi, capitale d’Al-Anbar, la plus grande province d’Irak.

« Le groupe agit comme une guérilla: il peut être affaibli dans une région et gagner en puissance dans une autre, mais il continuera à exister dans un avenir proche« , prévient à l’AFP Hassan Hassan, analyste auprès de Chatham House. Même si les frontières du « califat », proclamé le 28 juin 2014 sur les territoires conquis à cheval entre l’Irak et la Syrie, peuvent fluctuer, « je le vois exister pour au moins une décennie encore« , ajoute-t-il. « L’idée d’un califat et du calife Ibrahim restera certainement vivante dans l’esprit de nombreux de ses membres et partisans à travers le monde« , renchérit Charles Lister, du Brooking Doha Centre.

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L'EI devrait existerLe succès de l’EI s’explique par ses ressources financières, ses capacités militaires et sa faculté à s’appuyer sur les griefs légitimes des populations locales contre les régimes en place en Irak, pays miné par l’instabilité, et en Syrie ravagée par la guerre

« L’EI est le groupe terroriste le plus riche au monde » avec des revenus de près de deux millions de dollars par semaine, indique Patrick Johnston, politologue au groupe d’analyse Rand Corporation

Les frappes de la coalition sur les champs pétroliers pris par l’EI et la chute des prix de brut ont réduit les gains, mais le groupe a trouvé des moyens de compenser. « Il extorque des fonds, collecte des impôts et vend des biens pillés lors de ses conquêtes« , explique M. Johnston.

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Militairement, le groupe bénéficie de l’expérience de ses fondateurs, dont nombre sont d’ex-officiers et membres des services de sécurité de l’ex-dictateur irakien Saddam Hussein, limogés par les Américains après l’invasion de 2003.

Ils ont notamment l’expérience des huit années de guerre avec l’Iran. L’EI peut s’appuyer aussi sur un large réservoir de recrues, notamment de combattants étrangers, et sur un stock considérable d’équipements, qu’il s’agisse d’armes légères, d’artillerie, d’arsenal antichar, de tanks et de blindés, dont des véhicules américains pris à l’armée irakienne.

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D’après M. Lister, le groupe « tente presque constamment de remporter des victoires pour mettre la main sur d’avantage d’armes« . L’EI, qui achète également des équipements sur le marché noir, « a les armes, l’entraînement et les moyens pour opérer comme une petite armée« , résume M. Hassan.

les gens debout à la fenêtre d'un point de distribution de médias de recevoir les CD de militants état ​​islamique, à droite, à Mossoul, en Irak.

Malgré quelques succès, les marges de manoeuvre de la coalition internationale sont limitées par l’absence de troupes au sol et surtout de renseignements, selon les experts.

Parallèlement, l’EI a concentré son expansion sur des régions où les forces de sécurité ont été affaiblies par la guerre. Après la capture d’un territoire, le groupe y met en place une administration et installe sa police, selon M. Johnston.

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Les combattants de l’état dit « islamique » (EI) manient la carotte et le bâton avec la population locale, la terrorisant avec des exécutions publiques brutales tout en lui offrant une relative stabilité et des services publics comme la santé et l’éducation. De toute manière l’EI est la seule alternative pour la population sunnite qui se sent, à juste cause, opprimée et discriminée par le pouvoir chiite en place en Irak et par le pouvoir alouite en Syrie avec le tyran Al Assad.

« Les gens ont peur des exactions du groupe mais certains sont rassurés par son modèle de gouvernance et n’ont d’ailleurs aucune autre alternative« , affirme M. Hassan. Cette absence d’alternative a été l’une des clés du succès de l’EI en Irak et en Syrie, où la population sunnite se sentait exclue du pouvoir détenu par les chiites.

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Tant que cette situation demeurera, « l’EI pourra continuer à bénéficier de l’acceptation tacite de la population« , avance M. Lister. « Une véritable solution au problème de l’EI serait donc de remédier aux divisions au sein de la société que le groupe exacerbe et exploite à son avantage« .