Les Hui : Musulmans de Chine (2/2)

Pour TEPA d’après le Dr Mansour le 28 Novembre 2013

Un récit des plus connus : nous narre que durant la révolte d’An Lushan (703-757)(1) sous la dynastie des Tang, l’empereur Xuanzong(712-756) en grande difficulté fit appel à des soldats Hui. Grâce à ce renfort, il gagna ainsi la bataille. Il leur dit alors de rester à Chang’an (La capitale impériale de l’époque, l’actuel Xi’an.), ce que firent trois d’entre eux. Mais n’ayant avec eux ni femme ni enfant, et le mal du pays grandissant, ces derniers désiraient quitter la capitale. L’empereur s’en inquiéta et ses ministres lui suggérèrent que le seul moyen de les garder était de les marier.

Mais sachant qu’aucun père Han n’aurait accepté de donner sa fille à un soldat Hui. Alors l’empereur permit aux soldats Hui de prendre leurs femmes de force, ce qu’ils firent à la fête des Lanternes *. Avec l’accord de l’Empereur et à condition de rester à Chang’an, ils prirent chacun neuf femmes (2).

La quasi-totalités des légendes locales font référence à ces mariages fondateurs…

  • Admirer les lanternes est l’une des principales activités de la fête. Sous la dynastie des Han (206 av. J.-C.-220), le bouddhisme s’est répandu largement en Chine. Après avoir appris que les moines avaient coutume le 15 du 1er mois lunaire de regarder les reliques du bouddha et d’allumer des lampes pour saluer les génies, l’empereur a ordonné d’allumer aussi ce jour au soir des lanternes dans le palais impérial et les temples pour présenter ses respects aux génies. Depuis lors, ce rite bouddhique est devenu progressivement une grandiose fête populaire en Chine.

Nous savons de par de nombreux témoignages de l’installation de ses musulmans. Ces témoignages font état des conversions des populations locales, mais aussi de la venue d’un grand nombre de musulmans d’Asie centrale et d’Asie occidentale durant la dynastie mongole des Yuan (1277-1368) – Les Mongols dominent le nord du pays depuis la prise de Pékin en 1215.


 

(Ces formations rocheuses colorées se trouvent à Zhangye Danxia, dans la province de Gansu en Chine. – Elles sont le résultat du dépôt de couches de sédiments de couleurs différentes pendant 24 millions d’années entre deux plaques tectoniques qui, avec l’aide de l’érosion, ont créé ces paysages bariolés.)

 

 

La fin de la dynastie des Ming et le début de la dynastie des Qing (1644-1911).

La chute de la dynastie des Ming commence par une suite de série de crises financières et politiques, qui affaibliront le pouvoir des Ming, facilitant ainsi la conquête de la Chine au cours du XVIIème siècle par les envahisseurs mandchous.

En 1644, les Mandchous profitent de l’affaiblissement des Ming et à la demande d’assistance d’un général chinois, s’installent à Pékin. Ce qui marque le début de la dynastie Qing.

En 1645, la région de Nankin est soumise. Canton, aidé par les Portugais de Macao, résiste plus longtemps (jusqu’en 1651). L’installation de la dynastie Mandchoue, contrairement à la dynastie mongole des Yüan, se fait sans effusion de sang. Les premiers souverains Qing oeuvrent pour la pacification de la Chine.

 

Même si les Mandchous ne sont maîtres que de la Chine du Nord, les Mandchous, qui ne sont pas des Han, trouvent une farouche opposition dans la Chine du Sud. Ils comprennent que pour dominer l’empire, il faut accomplir les choses de façon chinoise ; ils conservent donc la plupart des institutions des Ming et les héritages des dynasties précédentes : par exemple, ils continuent les pratiques rituelles confucéennes.

Cependant, par suspicion contre les Han majoritaires, les empereurs Qing mettent en place des mesures visant à empêcher l’absorption des Mandchous dans la population Han. Par exemple, les Han n’avaient pas le droit de s’installer en Mandchourie, les mariages entre les deux populations étaient interdits. Ce qui n’était pas le cas pour les Hui.

Cette guerre, fut longue et destructrice, mais fera place à une ère de prospérité sans précédent accompagnée d’un essor démographique et économique exceptionnel. Trois grands empereurs se succèdent : Kangxi (r. 1662-1722), Yongzheng (r. 1723-1735) et Qianlong (r. 1736-1795), qui sont aussi, notamment Qianlong, de grands mécènes et collectionneurs.

L’empire mandchou atteindra sa plus grande extension au milieu du XVIIIème siècle, avant de connaître un déclin progressif au XIXème siècle. Le déficit extérieur, qui conduira à la première guerre de l’opium (1839-1842) contre les Anglais, puis la révolte des Taïping (1850-1864), qui signeront le déclin de l’empire.

En 1911, le dernier empereur mandchou est renversé et un régime républicain instauré.

C’est justement à la fin de la dynastie des Ming et l’émergence de celle des Qing, que s’accompagne l’avènement d‘une aristocratie économico politique et religieuse parmi les Hui à Hezhou (aujourd’hui Linxia du Gansu), ainsi confirmant et renforçant le lien à la terre et à la culture chinoise elle même.

Les Hui établissent des zones d’influences qui dépassent les simples frontières d’une communauté religieuse. On verra des « ahungs » (terme employer par les Hui pour désigner l’imam) devenirs gouverneurs d’une série de communautés religieuses (musulmanes et non musulmanes) et qui agiront en aristocrates. Le système n’a cependant existé que dans certaines régions Hui du Gansu, du Ningxia et du Qinghai. Les Hui de l’arrière-Chine ont toujours fonctionné sous le système religieux de la communauté.

     

(Si-ngan fou, grande mosquée / par Chavannes Edouard (1865-1918) archéologue et sinologue, chargé de mission auprès de la Lég / 1970 – (C) Musée Guimet, Paris, Dist. RMN-Grand Palais )

Les Hui ont gardé de leurs lointains ancêtres, l’habileté et le savoir faire dans la fabrication de l’encens, des médicaments, des canons et à tanner le cuir, tout comme pour l’exploitation minière et la fonte du minerai.

Les commerçants et négociants Hui ont contribué aux échanges économiques entre l’arrière-pays et les régions frontalières, mais surtout les contacts commerciaux et politiques entre la Chine et les autres pays d’Asie.

Les experts et les scientifiques Hui ont apporté, à l’empire du milieu, des contributions exceptionnelles en introduisant et en propageant les avancées et les réalisations de l’Asie de l’Ouest : en astronomie, dans le comput du calendrier et en médecine, de même qu’un certain nombre d’autres développements scientifiques, culturels et militaire. Ce qui a permis à favoriser le rayonnement de la civilisation chinoise…

L’histoire de la Chine a vu nombre de Hui exceptionnels représenter leurs pairs dans les domaines de la politique, de l’économie et de la culture.

Pendant la dynastie des Yuan, l’astronome Jamaluddin a compilé un calendrier perpétuel et a produit, entre autres, la sphère armillaire, le globe céleste, le globe terrestre et le planétarium.
Alaowadin et Yisimayin ont piloté la mécanisation du lancement de boulets en pierre à partir des canons, ce qui a été d’un secours important pour les affaires militaires en général.

L‘architecte Yehdardin a appris l’architecture des Han et a conçu et dirigé la construction de la capitale de la dynastie des Yuan, ce qui a jeté les bases du développement de la ville de Beijing.

(Admiral Zheng He (vers 1371 – 1433) et la carte de ses voyages)

 

 

Sous les Ming, le navigateur Zheng He a dirigé des flottes imposantes et est parvenu à effectuer, durant 29 ans, sept visites dans plus de trente pays asiatiques et africains. Cet exploit inégalé a servi à promouvoir l’amitié tout comme les échanges économiques, culturels et diplomatiques entre la Chine et ces pays.

Le lettré hui Li Zhi (1527-1602) de Quanzhou, province du Fujian, a été un penseur progressiste bien connu dans l’histoire chinoise des idées.

Un certain nombre de politiciens exceptionnels ont également émergé parmi les Hui. Sayyid Ajall Sham Suddin (1211-1279) a été l’un d’entre eux. Pendant ses dernières années, alors qu’il servait comme gouverneur de la province du Yunnan, il a mis l’accent sur l’agriculture, en établissant des secteurs spéciaux pour que les paysans défrichent la terre et cultivent des céréales.

Depuis les dynasties des Yuan et des Ming, la communauté Hui produisit les plus talentueux poètes, lettrés, peintres et dramaturges avérés. Parmi eux, on trouve Sadul, Gao Kegong, Ding Henian, Ma Jin, Ding Peng et Gai Qi.

La Jiaofang ou « communauté religieuse »

L’islam fait partie intégrante du mode de vie des Hui. Par exemple, peu après sa naissance, un nom de tradition Hui doit être donné à l’enfant par un ahung (imam); – l’imam a le statut de chef de communauté, de juge et d’administrateur dans tout les actes législatifs – les ahung doivent être témoins des cérémonies du mariage; assurent et supervisent les enterrements : la purification et la mise en linceul blanc et l’enterrement rapide et sans cercueil en présence d’un ahung qui préside la cérémonie.

Les hommes ont l’habitude de porter des calottes blanches ou noires sans rebord, particulièrement pendant les services religieux, alors que les femmes couvrent leur tête de foulards noirs, blancs ou verts -une habitude dérivée des pratiques religieuses.

Les Hui ne mangent jamais de viande de porc ni de sang d’un animal qui est mort naturellement, et ils refusent de prendre de l’alcool. Ces coutumes proviennent du Coran des musulmans.

Les Hui sont très particuliers sur l’hygiène. Ainsi, avant d’assister à des services religieux, ils doivent procéder soit à « un nettoyage mineur », c’est-à-dire laver visage, bouche, nez, mains et pieds, soit à « un nettoyage majeur », lequel exige un bain complet.

La Jiaofang ou « communauté religieuse », telle qu’elle était autrefois pratiquée parmi les Hui. En vertu de ce système, une mosquée devait être construite, du moment qu’il y avait une dizaine (à quelques centaines) de familles Hui.

Un imam devait être invité à présider les affaires religieuses de la communauté, à assumer la responsabilité de tous les aspects de la vie de ses membres et à rassembler les contributions religieuses et autres impôts.

Les communautés religieuses, opérant tout à fait indépendamment entre elles, sont ainsi devenues les unités sociales de base pour les Hui qui étaient alors largement dispersés.

minzu

Appelés Huizu, les Hui sont depuis 1953 l’un des cinquante-six minzu(3) qui constituent le «grand minzu chinois» (zhongguoren) Huizu,  mais aussi Huimin, Hanhui, Huijiaotu , etc. : les Hui ont été désignés ou se sont désignés, suivant les époques, par des termes différents, que nous aborderons dans le détail, mais dont l’énumération ne résout pas la question de leur identité. Les Hui sont des musulmans, c’est-à-dire des croyants d’une religion. Or les autorités les considèrent comme une nationalité, un Minzu, et ils ont dans une certaine mesure intériorisé ce statut. La tension entre ces deux désignations rend problématique l’identité Hui.

L’étude présentée ici cherche à progresser dans l’explicitation de cette identité singulière.

Même si les Hui jouissent d’une liberté religieuse, qui un cas rare pour que nous le signalons ici, ils sont soumis aux lois et au gouvernement chinois. C’est les autorités qui nomment la plupart des imams et surveillent les prêches …

Avec près de vingt sept millions de fidèles, la Chine apparaît donc, comme l’une des nations islamiques les plus peuplées. Et bien que cette population musulmane ne représente qu’environ 2% (pour un total de 1,351 milliard d’habitants – en 2012), surtout concentrés dans les régions frontalières du Xinjiang (Ouïgours), du Gansu et du Ningxia ….

Aujourd’hui, la Chine prend conscience du fait qu’elle est une nation comprenant une population centre-asiatique musulmane significative, et que l’expansion de l’islam constitue des enjeux socio-économiques et politiques importants pour elle.

(1) An Lushan (705-757) : né dans le Nord-Est d’un officier sogdien et d’une mère turque, polyglotte, propulsé au sommet de la hiérarchie militaire par ses prouesses et par un talent exceptionnel pour l’intrigue, c’est un pur produit de cette frontière sino-barbare dont les Tang, à partir des années 730, ont abandonné la défense à des commissaires impériaux (jiedushi) commandant des armées professionnelles de mercenaires. Dans les années 740, il est devenu la coqueluche de la cour, qui, tout en s’amusant des pitreries de cet obèse jovial, redoute sa puissance ; non seulement il cumulera de nombreux titres honorifiques, mais surtout il se voit responsable du commandement de trois régions militaire, dans le Nord et le Nord-Est (746).

Entré en conflit avec le Premier ministre Yang Guozhong, il lèvera une révolte (755), marchent et s’empare de la capitale orientale, Luoyang, et se proclame empereur d’une dynastie « Da Yan ». Malgré la résistance qui s’organise (il est coupé de sa base du Nord-Est), il réussit à prendre la capitale Chang’an. L’empereur Xuanzong fuit vers l’ouest, doit faire face à une révolte de sa garde, laquelle obtient l’exécution de Yang Guozhong et de sa cousine, la favorite Yang Guifei et va se réfugier au Sichuan après avoir laissé le trône à son fils, le futur Suzong, chargé de sauver la dynastie. Malade et sujet à des accès de démence, An Lushan est assassiné par son fils An Qingxiu (757), qui poursuit la lutte. À la fin de 757, les Tang ont repris les deux capitales avec l’aide d’une tribu de Turcs sédentarisés, les Ouïgours, qui seront récompensés par les prises et butins de guerres.

(2) Les compilateurs de ces légendes notent qu’il s’agit là sans doute d’une référence aux neuf

femmes que le prophète Mohammed (SAW) a eu après le décès de sa première épouse, Li Shujiang, Luckert Karl

W., op. cit, p. 241

(3) Néologisme venu du Japon à la fin du XIXe siècle, le minzu(peuple, nation, nationalité, communauté, etc.), composé du mot«min», peuple, et du mot «zu» qui porte en lui le sens de filiation .

 

Sources :

– P. Dabry de Tliiersant « Mahométisme en Chine » – 1878 (un nombre d’erreur s’’étant glisser dans ses 2 volumes / cela étant du aux sources utilisé par l’auteur)

– T’oung-pao, « Le Mahométisme en Chine » 1908

– Élisabeth Allès, « Notes sur quelques relations à plaisanteries entre villages hui (Chinois musulmans) et han du Henan », Perspectives chinoises, 78 | juillet-août 2003

– Élisabeth Allès, « Musulmans de Chine. Une anthropologie des Hui du Henan. Paris, EHESS, 2000. », Études rurales, 2001,

– C.Gladney “Muslim Chinese : Ethnic Nationalism in the People’s Republic”, Cambridge-London, Council on East Asian Studies, Harvard University Press, 1991

 

Pour le rattrapage : Les Hui : Musulmans de Chine (1/2)