« L’exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs »

« Poème de l'exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs »

Ils sont venus de loin, de très loin, de derrière les dunes

Ils portent des poignards et marchent comme des égorgeurs

Ils ont mis un voile noir sur les visages les plus matinaux

Si je reste encore ils vont me poursuivre jusque chez moi

Un migrant se repose à même le sol face à un cordon de police à Istanbul

C’était encore l’aube d’avant

Tout dormait encore les oiseaux les belles et le vent

Si je n’étais pas aussi matinal

J’aurais saisi Kairos par les cheveux

Et je l’aurais traîné loin dans le premier estaminet

Il y a derrière le paravent de la forteresse

De vieux parchemins historiés

Et les amis qui ne dessoûlent pas

Il y a la dame qui a vu mes longues ivresses

Et qui s’est étonnée de me voir plus lucide

A chaque verre, à chaque icône, à chaque perle, à chaque goutte de sang

Une réfugiée porte ses affaires sur sa tête

Faites comme si je n'existais pas

Faites comme si j'étais un métèque

Des réfugiés syriens marchent sur une autouroute près d'Edirne

J’ai le temps de demander asile à la poésie

Le temps de revoir les plus belles pages de la vie

Le temps de me dresser seul comme au plus fort de l’orage

Le temps de lire une page d’un roman sur la mer

Le temps de prier dans d’autres langues

Le temps de revoir les plus belles couvertures des romans de mes seize ans

Le temps de revoir sa belle chevelure

Le temps de rêver d’une île lointaine

Un enfant au milieu de migrants près de Gevgelija

D’où viennent-ils ? De quelle caverne sortent-ils ?

Nous lisions le livre et nous n’avions pas d’autres questions

Que celle de l’image et de la syllepse et ses traductions.

Nous ne demandions rien même pas le paradis

Nous ne demandons rien sinon le droit de pêcher

D’étreindre le matin se levant entre Byrsa et Hadrumète

Migrants et réfugiés attendent près de Gevgelija

Tenez ! me voici tout nu ! Je n’ai rien hormis la soif

Je ne veux rien hormis les rivages de la dernière jeunesse

Je ne demande rien hormis le vent qui souffle du Nord

Comment sont-ils venus jusqu’ici ?

Du sang a coulé sur la plus haute cime

Des hommes sont morts qui aimaient le voyage, le sourire d’une femme, l’olivier qui pousse

Ils pensaient que nos frontières allaient rétrécir

Et nous voici comme des albatros

Ils pensaient que nous choisirions l’exil

Et voici qu’il nous suffit d’un peu de rouge, d’un peu de blanc

Pour être chez nous. C’est que le monde a rétréci tant nos cœurs se sont élargis.

Jalel El Gharbi : Professeur à l'université de Tunis, critique littéraire et poète tunisien. Il oeuvre pour une « utopie » qu'il appelle Orcident ou Occirient.