L’islamophobie de retour en force aux États-Unis

D’après Larédac à 18h38 le 10 Novembre 2014

Le monde entier semble contaminer par l’islamophobie. Déjà présente depuis plusieurs années, celle-ci semble avoir fait un bond énorme depuis les événements en Syrie avec l’EI et ses exactions au nom de l’Islam. Si aux États-Unis ce sentiment était retombé après le 11-Septembre, les décapitations successives de l’EI ont ranimé les braises de la haine collective.

Sandeep Singh a été traîné sur 10 mètres sous un pick-up après que le pilote l’aurait appelé « terroriste », et lui aurait dit de retourner dans son pays, avant de le faucher au milieu de la 99eme rue à New York.

Sandeep Singh a survécu, mais il va lui falloir des greffes de peau. Il a expliqué à la police ce qui lui était arrivé et celle-ci a pu retrouver le coupable, Joseph Caleca de Long Island, qui est maintenant accusé d’un crime de haine. « J’ai été attaqué parce que je suis un Sikh et parce que je ressemble à un sikh » a déclaré Singh, 29 ans, aux journalistes depuis son lit d’hôpital. « Nous devons créer un monde sans haine. » a-t-il ajouté.

Il y a treize ans, dans le sillage du 11 septembre, il y avait des centaines d’incidents similaires de violences et de discriminations contre les Sikhs, qui en dépit d’être Indiens et de pratiquer le sikhisme, ont été souvent confondus avec les musulmans arabes en raison de leurs longues barbes et leurs turbans, appelés dastars.

Mais ce qui est arrivé à Singh n’a pas eu lieu en 2001, mais il y a tout juste un peu plus de trois mois, en Août ! Ce qui indique que peu importe à quel point l’Amérique se dit loin des événements tragiques du 11 septembre, le sentiment de colère et les préjugés contre « l’ennemi en commun » est toujours bien présent.

« Oui, le sentiment anti-musulman et anti-arabe est aussi vivant aujourd’hui qu’il l’était en 2001« , a déclaré Deepa Kumar, professeur agrégé de sciences de la communication à l’Université Rutgers, et auteur de l’islamophobie et la politique de l’Empire (2012).

Kumar et d’autres experts en politique, ainsi que dans les médias culturels, estiment que tout cela a commencé après les attentats, lorsque la soi-disante guerre contre le terrorisme à brouiller les esprits. Le président George W. Bush avait à l’époque stipulé que cela n’était « pas une guerre contre la religion musulmane« , cependant la surveillance généralisée des communautés musulmanes, le profilage des personnes arabes et musulmanes et l’infiltration de leurs activités, sont les réalités du terrain, même les surveillances secrètes puis révélée au grand jour, comme cela a été le cas pour l’American Civil Liberties Union, continuent à ce jour.

Ces utilisations douteuses de la loi, combinés avec la rhétorique d’hommes politiques d’extrême droite en mal de violence haineuse, ainsi que l’aide d’un panel de plus en plus de chasseurs de Jihad autoproclamés comme Robert Spencer, Pamela Geller, ou encore Frank Gaffney, ont attisé la peur et l’intolérance entre la population américaine.

« Après le 11 septembre, les gens ont posé des questions, mais ce sont les personnes qui ont fourni les réponses qui ont créé le problème » déclare James Zogby, fondateur et président de l’Institut arabe américain.

« Ils ont commencé à haïr nos valeurs. Mais cela aurait pu être evité en disant que cela ne concernait seulement qu’une petite minorité du monde musulman, mais dans l’esprit des gens, c’était tout le monde (dans la foi musulmane) », a déclaré Mr Zogby, qui a publié voix arabes : ce qu’ils disent de nous et pourquoi est-ce important en 2012.

Comme en France, un défilé de nouveaux soi-disant experts en « terrorisme » et/ou en Islam pollu les plateaux de télévision en criant à qui veut l’entendre que les « menaces » pour la patrie sont énormes, avec la possibilité de cellule dormante et donc d’attaque interne du pays. Toutes ces fabulations ont fait d’une personne portant un nom venant du Moyen-Orient, faisant les prières quotidiennes et ayant une femme portant le Hijab, un danger potentiel.

« Il y a une haine des musulmans, il y a cette idée que ce sont des gens mauvais, surtout parce que, malgré tous les discours superficiels, au contraire, personne dans les médias et dans les milieux universitaires, même l’élite, n’a vraiment appris ce qu’est la religion« , déclare Stephen Schwartz Suleyman, écrivain et musulman converti, qui dirige maintenant le Centre pour le pluralisme islamique.

Mr Schwartz, qui se considère comme un musulman modéré, est critique sur le mouvement wahhabite, mouvement qui, selon lui, aurait été pratiqué par les 19 pirates de l’air sur 11 septembre ainsi que par l’EI qui le revendique.

Mr Swartz estime toutefois qu’il n’est pas dans l’intérêt d’un musulman de se prononcer publiquement contre d’autres musulmans, même si selon lui, ils provoquent l’intolérance et la haine par leurs exactions. « Les gens viennent me voir dans la rue et me disent quel est le problème avec l’Islam ? Quel est le problème avec cette religion ? » a-t-il dit.

« Je dis que (ISIS / État islamique) est une branche radicale et que cela n’a pas toujours existé dans l’Islam. »

« Combattez ISIS, mais laissez le reste du monde musulman tranquille » a-t-il dit.

Le message, à ce jour, ne passe pas.

Selon l’Institut arabo-américain, qui est l’organisation s’occupant des points de vue des groupes religieux et ethniques depuis les années 1990, l’aversion des Américains pour les Arabes et les musulmans sont montés en flèche après le 11 septembre et n’a guère bougé depuis. Même si les chiffres des sondages montrent une pensée défavorable en baisse envers la communauté musulmane et sa pratique religieuse, 55% en 2010 à 45% en juillet dernier, les chiffres qui étaient favorables à la communauté sont en chute libre, passant 41% en 2012 à 27% en 2014.

Et chez les républicains la pensée est claire, 63% des républicains avaient une opinion défavorable des musulmans, alors que seulement 21% avaient une opinion favorable en 2014.

Rien d’étonnant, compte tenu de la façon dont l’islamophobie est plaidé dans la politique républicaine depuis le 11 septembre. Si l’on pouvait se promener à travers la Conférence annuelle d’action politique des conservateurs (CPAC), on pourrait sans problème en attester. L’ironie, c’est que le CPAC a lui-même été une fois accusé d’accueillir les Frères musulmans qui étaient des sympathisants de Grover Norquist. Entre Newt Gingrich qui comparait la « lutte contre les islamistes radicaux » avec la Révolution américaine, ou encore Herman Cain appelant à des tests de loyauté des personnes musulmanes qui entrent en fonction dans les administrations américaines, il n’y a pas de limite à la rhétorique politique avec l’Islam comme joker pour animer les débats et les élections.

Pendant ce temps, des groupes radicaux bien financés comme l’Initiative américaine de défense de la liberté de la haineuse Pamela Geller ont tenté de purger les musulmans américains qui ont osé « infiltrer » la Maison Blanche et d’autres postes de haut niveau au sein du gouvernement fédéral. Cependant, en 2012, l’association a été trop loin en suggérant fortement que Huma Abedin, une proche et assistante d’Hillary Clinton, avait des liens avec les Frères musulmans.

Même en dehors de Washington, l’islamophobe-Américaine a éclaboussé les murs des métros et des bus New-yorkais, et en avait même informé le meurtrier de masse internationale Anders Behring Breivik, selon ses propres écrits.

Un appel strident avait été lancé, en 2010, quand les rues du centre-ville de Manhattan étaient remplies pour s’opposer au centre islamique Park51, qui était à deux blocs de Ground Zero.

Que la protestation a été stimulée, sans étonnement, par Pamela Geller et Robert Spencer, il semble plus surprenant que le message ait résonné si bien sur la blogosphère et les médias de droite, le modèle allant jusqu’à être copié dans les campagnes politiques à des centaines de kilomètres. Comme avec Renee Elmers, qui en 2010 a remporté un siège au Congrès en Caroline du Sud après avoir fait de la « mosquée de Ground Zéro » un thème de campagne.

Mr Zogby souligne également que les attitudes anti-arabes et musulmanes dans ces sondages sont clairement générationelles et raciales. Les nombres négatifs sont influencés par des hommes blancs d’âge moyen, en particulier les chrétiens évangéliques; les aspects positifs par des Afro-Américains ainsi que les Hispaniques, les Asiatiques et les personnes de moins de 30. Cependant ces derniers semblent muselés ce qui signifie qu’il n’y a pas beaucoup de mouvements de toute façon, et comme en France, personne ne semble vouloir vraiment débattre de la question non plus. « Il y a ces groupes définis et ils ont leurs attitudes définies« , a déclaré Mr Zogby. « Voilà la tragédie, il doit y avoir débat public.« 

Sur une note plus sombre, certains experts estiment que Washington n’a aucun intérêt réel dans la lutte contre la machine islamophobe tant que ses affaires, c’est à dire la guerre, dans les pays musulmans à l’étranger continue. De plus, il est beaucoup plus facile d’agiter le spectre de militantisme fanatique que d’examiner comment ses propres décisions politiques en Irak et ailleurs au cours de la dernière décennie ont peut-être créé toute cette folie.

« Afin d’avoir une guerre sans fin contre le terrorisme, il est nécessaire d’avoir un ennemi dont les Américains haïssent et ont peur. Voilà comment l’Amérique a travaillé pendant la guerre froide« , déclare Mme Kumar.

« Aujourd’hui, l’ennemi est le terrorisme musulman. Et on nous dit constamment que cette menace est partout et que nous devrions donc passer des milliards de dollars pour lutter contre cet ennemi« , a-t-elle ajouté.

Le premier est en perte de vitesse (al qaïda), un nouveau apparaît avec l’État dit islamique en Syrie et en Irak. Dernièrement Obama a demandé une rallonge budgétaire pour le nouveau terrain de jeu des États-Unis.

« En un mot, je pense que le cadre que nous avons eu après le 9/11 aux Etats-Unis, qui sont actuellement en guerre avec les terroristes où qu’ils se trouvent, est le même genre de discours que nous avons aujourd’hui« , a déclaré Mme Kumar. Le problème est, comme il y a 13 ans, quand on met dans l’équation « musulman » et « arabe », et parfois comme ici « sikh », on obtient toujours le même résultat… »terroriste ».

« Voilà ce qu’est l’islamophobie, » a déclaré Mme Kurma, c’est de « diaboliser toute une population de gens » a-t-elle ajouté.