Myanmar : Des lois anti-musulmanes votées sous la pression de groupes bouddhistes extrémistes

Le Président du Myanmar a signé le lundi 31 août et inscrit dans la loi, le dernier des quatre projets de loi controversés, défendus par les bouddhistes radicaux mais décriés par les groupes de défense des droits de l’Homme qui accusent le gouvernement birman de viser la minorité musulmane du pays poussant un peu plus à la discrimination. Le moine SS Wirathu s’est bien sûr félicité de cette « victoire« . Des centaines de milliers de musulmans se retrouvent déjà privés de droit de vote depuis mars dernier.

Pourtant lorsqu’il s’agit de décréter des lois essentielles au développement du pays, le Parlement semble beaucoup moins rapide. En effet, contrairement à la législation longtemps retardée sur le secteur bancaire, ou l’exploitation minière ou encore sur la propriété, celle concernant la « race et la religion », défendue par Ma Ba Tha, a été votée et signée rapidement par le parlement.

Depuis que l’armée a renoncé au plein pouvoir en 2011 et que le pays s’est ouvert à la politique et à l’économie, le pays a vu une floraison de discours de haine anti-musulmane ainsi que des violences sur les biens et les personnes, et en premier lieu venant de groupes de moines bouddhistes nationalistes menés par le moine de la terreur qui a passé plusieurs années en prison à l’époque de la junte, pour ses appels à la haine, avant d’être amnistié après sa dissolution. Pourtant n’est-ce pas de la responsabilité du gouvernement birman de les contrôler et de les arrêter encore si besoin ?

Le Président Thein Sein a signé le projet de loi sur la monogamie après qu’il ait été adopté par le parlement le 21 août dernier a déclaré à Reuters Zaw Htay, haut fonctionnaire au bureau du Président. La loi a été brièvement renvoyée au Parlement pour examen avant d’être signée.

Le projet de loi prévoit des peines pour les personnes qui ont plus d’un conjoint ou qui vivent avec un partenaire non marié autre que le conjoint.

Le gouvernement nie qu’il vise les environs 5% des musulmans du pays et dont certains pratiquent la polygamie.

Le président a également signé deux autres lois, qui restreignent la conversion religieuse et le mariage inter religieux (les femmes bouddhistes sont dans l’obligation de demander l’autorisation officielle avant d’épouser un homme non bouddhiste), le 26 août dernier, toujours selon Zaw Htay.

Ces mesures font partie de quatre projets de loi présentés et défendus par le Comité pour la protection de la nationalité et de la religion, ou Ma Ba Tha intitulé « Race et législations pour la protection de la Religion ».

« Ces lois sont dangereuses pour le Myanmar« , a déclaré un membre d’Human Rights Watch basé à New York.

« Ils ont mis en évidence le potentiel de discrimination pour des motifs religieux et posent la possibilité de graves tensions communautaires« , a déclaré Phil Robertson, directeur adjoint de la division Asie de l’ONG Human Rights Watch.

« Maintenant que ces lois sont inscrites, la préoccupation est la façon dont elles seront mises en œuvre et appliquées » a-t-il ajouté.

En mai dernier, le Président avait déjà signé un projet de loi sur le contrôle de la population. Ma Ba Tha en était déjà à l’origine. Cette loi oblige dorénavant certaines femmes à espacer de trois ans chaque naissance.

À cette époque, le leader de Ma Ba Tha semblait très satisfait de cette loi puisque pour lui celle-ci incitera les hommes musulmans à arrêter de « torturer et de forcer (les femmes bouddhistes) à changer de religion« .

Les moines extrémistes surfent sur la peur de la perte identitaire en alimentant le sentiment antimusulmans accusant ces derniers d’essayer de reprendre le Myanmar et de chasser sa majorité bouddhiste.

Des centaines de personnes ont été tuées dans les poussées de violence religieuse au Myanmar. En 2012, un incident dans l’État de Rakhine a entraîné le déplacement de plus de 140.000 personnes, la plupart d’entre eux étant des membres de la minorité musulmane Rohingya dite apatride et considérée par l’ONU comme l’une des minorités les plus persécutées au monde.

Le gourou anti-musulman

On connaissait Wirathu ce moine bouddhiste qualifié de moine de la terreur par The Times Magazine et qui est à la tête du mouvement 969 à l’origine de plusieurs attaques et de violences envers les biens des Rohingyas et dont certains de ses membres portent fièrement des casques nazis en guise de casque de moto… Depuis il a fait des petits….

Voici un autre gourou de la haine, Ashin Tilawkar Biwonsa, 77 ans, cofondateur du groupe Ma Ba Tha (avec Wirathu). Chef religieux d’un banal monastère en bord de route à l’extérieur de la ville de Yangon, le moine a réussi, avec des discours basés sur la peur de l’autre, à faire de son groupe radical un acteur important voire incontournable du paysage politique du Myanmar. Ma Ba Tha est né il y a deux ans, c’est une branche du mouvement 969.

Le gourou en plein discours lors d'un meeting au QG de Ma Ba Tha. Photo Reuters/Soe Zeya Tun
Le gourou en plein discours lors d'un meeting au QG de Ma Ba Tha. Photo Reuters/Soe Zeya Tun

Ses oilles sont suspendues à ses lèvres sous le regard bienveillant de lui-même…. (Sa propre photo est au-dessus de lui lorsqu’il est sur sa chaise).

C’est donc ce groupe qui à l’origine des projets discriminatoires signés par le Parlement du Myanmar. Des lois qui ne visent qu’à légaliser efficacement la discrimination contre les femmes et les musulmans du pays.

Avec ce poids politique, Ma Ba Tha est également en course pour les prochaines élections de novembre prochain et soigne pour cela son image publique. Ce vote sera le premier vote libre en Birmanie depuis les 25 dernières années. Cependant, il faut savoir que cette force politique ce joue en arrière plan puisque les quelques 500.000 moines n’ont pas le droit de vote.

Le poids de ces moines est lourd au niveau politique mais également au niveau médiatique puisque le groupe bouddhiste radical à une programmation régulière sur l’une des chaînes de télévision par satellite les plus populaires du pays. En effet, Ma Ba Tha a récemment conclu un accord avec le fournisseur de télévision par satellite populaire du Myanmar, SkyNet, afin de diffuser ses sermons ou plus vraisemblablement sa propagande haineuse et mensongère bien loin des enseignements de Bouddha. Le contrat de télévision renforce donc une campagne d’information qui comprend déjà un magazine bimensuel avec un tirage de 50 000 exemplaires pour le moment contenant là aussi des sermons écrits par des moines nationaux tous voués à la cause de Ma Ba Tha.

Selon Khine Tun, 25 ans, ancienne enseignante et interprète s’occupant du département des relations internationales au sein du groupe, ces émissions sont faites en premier lieu pour faire « connaître la vérité » sur l’organisation au plus grand nombre.

Grâce à des cours de formation aux médias, dit-elle, elle a appris à parler aux visiteurs avec un sourire, confondant les attentes du style abrasif et parfois conflictuelle pour laquelle le groupe est connu.

Tel un dictateur paranoïaque il n’hésite pas à accuser les musulmans de vouloir briser le bouddhisme depuis l’intérieur…. « Il devrait y avoir des législateurs au Parlement qui sont fiables pour le pays« , a déclaré Ashin Tilawkar Biwonsa dans une interview. « Il pourrait y avoir certaines personnes, en particulier les musulmans, qui travaillent sur l’affaiblissement du bouddhisme, nous avons donc besoin de gens forts pour notre religion« .

Le gourou a eu un bon maître de la haine en la personne de Wirathu. Des hauts fonctionnaires de Ma Ba Tha ont déclaré dans ce sens que le mouvement 969 avait permis la sensibilisation sur les menaces contre le bouddhisme… L’ennemi étant une population musulmane en plein essor, mais qui cependant était désorganisée et manquait de leadership.

« Il était (concerné par) seulement par les symboles du bouddhisme« , a déclaré Ashin Tilawkar Biwonsa.

Maintenant, un nombre croissant de professionnels offrent leur expertise sur tout, des relations avec les médias à la législation, contribuant à façonner Ma Ba Tha en une organisation lisse avec le soutien populaire et un réel et dangereux poids politique.

Certains sont des opportunistes de la misère, les rois du tournage de veste comme nous avons pu le trouver en la personne d’Aye Paing, qui a passé deux décennies peinant comme avocat dans les tribunaux moisi du Myanmar avant de trouver une nouvelle utilisation dramatique pour ses compétences juridiques.

Aye Paing et une équipe d’avocats de Ma Ba Tha se sont liés pour rédiger la loi sur la protection de la race et la religion, celle-là même qui a été signé par le Président Thein Sein le lundi 31 août.

Juristes, économistes, experts en informatique et autres professionnels ont fait de Ma Ba Tha une machine « très efficace, systématique et juridique« , a déclaré Aye Paing, 52 ans.

« Nous discutons, donnons des conseils et partageons nos visions » a-t-il déclaré.

Les moines extrémistes, des acteurs politiques en coulisses

Preuve de l’influence grandissante du leader de Ma Ba Tha, des diplomates d’autres pays viennent s’adresser à lui directement dans son monastère ce qui montre bien qu’il est bel et bien devenu l’interlocuteur incontournable pour toute discussion concernant le Myanmar et ses tensions religieuses.

Reuters nous apprend par exemple que l’un de ces diplomates était l’ambassadeur américain Derek Mitchell, qui y est allé deux fois en mai dernier pour discuter de « la nécessité d’accroître le dialogue inter religieux » et « l’importance de garder la religion en dehors de la politique« , selon un communiqué de l’ambassade américaine à Rangoun.

Maintenant, Ashin Tilawkar Biwonsa, leader de Ma Ba Tha, dispose de 250 bureaux à l’échelle nationale. Cependant on ne peut estimer clairement le nombre de ses partisans, mais ces discours trouvent de plus en plus d’oreilles attentives au sein de la population. En cela, en juin dernier plus de 1500 personnes ont assisté à la conférence annuelle du groupe à Yangon.

Et l’opposition nous direz-vous ? Hé bien, la pseudo prix Nobel de la paix, Ang San Suu Kyi (qui est appelée par les moines la « pro-musulmane », on se demande bien pourquoi tellement son silence est gênant), et son Parti se sont opposés aux lois. Mais les fonctionnaires et les politiciens critiquent très rarement le groupe extrémiste Ma Ba Tha, et ce, soit parce qu’ils sympathisent avec les vues de ce dernier ou soit parce qu’ils ont peur de perdre leur petit pouvoir politique puisque le groupe à le poids pour jouer les trouble-fêtes avec de nombreux partisans au cours d’une année d’élection.

« Le virage à droite est très inquiétant… C’est de très mauvais augure pour les musulmans de ce pays« , a déclaré le politologue Khin Zaw Win.

« Ils ont peur de Ma Ba Tha« , a déclaré Sabi Phyu, directeur de The Gender Equality Network, un puissant groupe de femmes qui s’est opposé à ces lois.

La prix Nobel de la paix, récemment critiquée à l’étranger pour son silence sur le sort des musulmans Rohingyas, « doit avoir peur » des moines, déplore un membre de la LND (Ligue National Pour La Démocratie), qui est lui-même musulman.

« Beaucoup de musulmans disent qu’ils n’iront pas voter« , ajoute cet opposant sous couvert de l’anonymat.

Le Parti de Suu Kyi semble être pris en tenaille face à ces moines aveuglés par la haine puisqu’il a renoncé sans combattre à présenter des candidats musulmans pour les prochaines élections.

Aung San Suu Kyi a botté en touche lors d’un récent entretien avec l’AFP, en assurant qu’avaient été retenus les candidats ayant « le plus de chance de remporter telle ou telle circonscription« .

Le député musulman Shwe Maung, élu sous l’étiquette du parti au pouvoir, a fait les frais de cette campagne. Ce député Rohingya (dont le père est un ancien haut gradé de la police) s’est vu récemment enlevé des listes de l’USDP pour les législatives. Pourquoi parce que brusquement la commission électorale a décidé que ses parents n’étaient pas citoyens birmans.

« Combien de fois devrons-nous montrer patte blanche ?« , s’est-il insurgé dans un entretien à l’AFP.

Wirathu, le célèbre moine de la terreur en croisade contre les musulmans, interviewé par l'AFP dans un monastère de Mandalay le 26 août 2015 (AFP/Ye Aung Thu)
Le moine Wirathu, célèbre et controversé en Birmanie pour sa croisade anti-musulmans, interviewé par l'AFP dans un monastère de Mandalay le 26 août 2015 (AFP/Ye Aung Thu)

Wirathu s’est d’ailleurs réjoui de l’absence d' »étrangers » (donc de musulmans) aux prochaines législatives, en déclarant « nous ne voulons pas d’étrangers au Parlement« .

Le premier gourou de Ma Ba Tha, fait peur, cet homme a déclaré tranquillement à l’AFP le 26 août dernier lors d’une rencontre dans la deuxième ville du pays, Mandalay, que l’un de ses passe-temps favori était de passer ses nuits sur son ordinateur afin de diffuser sur les réseaux sociaux les images des violences faites par ceux se revendiquant de l’Islam.

« On ne peut pas faire confiance aux musulmans. Ils ne font pas de politique pour participer au bien général, ils veulent le faire pour prendre le contrôle du pays sournoisement« , a tenté de dénoncer ce menteur qui se voit comme un visionnaire et le seul à pouvoir contrer la menace d’une utopique islamisation de la Birmanie.

Wirathu s’en est pris indirectement au Parti de Aung Suu Kyi, qui est le favori pour les prochaines élections, si jamais il revenait sur les lois discriminatoires discutées plus haut, « tout gouvernement qui amenderait ces lois serait renversé » a-t-il menacé.

Sources : Reuters, AFP, FreeMalaysiaToDay.com, Irrawaddy.org, LeParisien