New-York : Des Rabbins aux méthodes peu orthodoxes

D’après Larédac’ à 13h30 le 19 Octobre 2013

À Brooklyn, le rabbin Mendel Epstein avait une spécialité. Il défendait les femmes dans des affaires de divorce auprès des tribunaux religieux. Chez les juifs orthodoxes, c’est le mari seul qui peut accorder le divorce en donnant à sa femme une permission appelée le « gett ». Or, il arrive qu’il refuse par vengeance, parce qu’il exige de l’argent, la garde des enfants… Ces femmes, les agunah, comme on les appelle, un mot hébreu qui signifie « femme enchaînée », se retrouvent donc dans une situation impossible. Elles sont souvent ostracisées et n’ont pas le droit de se remarier.

Pour faire céder les maris, une pratique courante consiste à leur interdire l’accès à la synagogue, on publie aussi leur nom dans des journaux lus par la communauté, afin de les humilier.

Le rabbin Epstein, 68 ans, avait mis au point des méthodes plus musclées, selon la police. Il faisait enlever et torturer les maris récalcitrants contre espèces sonnantes et trébuchantes. Il demandait 10 000 dollars pour que le tribunal religieux l’autorise à avoir recours à la violence et 50 000 dollars pour embaucher des hommes de main.

En août dernier, deux agents du FBI, l’un se présentant comme une femme malheureuse, l’autre comme son frère, prennent contact avec Martin Wolmark, 55 ans, un rabbin respecté de Monsey, dans l’État de New York. Ils lui disent qu’ils veulent « désespérément un divorce religieux et qu’ils sont prêts à payer une grosse somme d’argent ». Le soi-disant mari est un homme d’affaires d’Amérique latine. Wolmark les envoie chez Epstein : « Vous avez besoin de rabbins spéciaux qui vont se charger du problème et le mener jusqu’au bout », leur dit-il au téléphone.

Une semaine plus tard, les deux agents rencontrent Epstein. Dans une conversation secrètement enregistrée, il leur explique qu’il engage de « gros durs ». « En clair, ce qu’on va faire, c’est kidnapper un type pendant deux heures, le passer à tabac, le torturer et l’obliger à donner le gett. » Il continue en ajoutant qu’ils utilisent « un aiguillon électrique qui sert pour le bétail » qu’ils mettent sur certaines parties du corps, qu’ils enfouissent la tête du mari dans un sac en plastique… Le tout dans les règles. Avant d’agir, Wolmark et Epstein réunissent le tribunal rabbinique qui, par édit religieux, les « autorise à faire usage de la violence pour obtenir un gett sous la contrainte ». La fausse épouse a dû témoigner devant les deux rabbins et d’autres responsables religieux avant que la procédure ne soit lancée. 

Selon le procureur, le groupe aurait participé à une vingtaine d’enlèvements. Epstein s’est vanté d’en avoir organisé un par an. Il avait été poursuivi en justice à la fin des années 90 par un autre rabbin de Brooklyn qui l’accusait de l’avoir fait enlever à la sortie de la synagogue et de lui avoir fait subir des électrochocs sur les organes génitaux pour l’obliger à écrire le gett. Mais les poursuites ont été abandonnées. Si Epstein et ses acolytes ont pu continuer si longtemps sans être inquiétés, c’est parce que la communauté orthodoxe est très fermée et répugne à alerter la police sur ses problèmes internes. « Avec un peu de chance, [votre mari] n’aura même pas une marque sur le corps », a expliqué Epstein aux deux agents du FBI. Donc si jamais il va voir la police, elle ne le croira pas et pensera qu’il s’agit d’unequelconque affaire de fous entre juifs et ne voudra pas être impliquée. »

La semaine dernière, le rabbin et ses hommes de main ont été arrêtés alors qu’ils préparaient l’enlèvement. Dix hommes sont sous les verrous. La police « dit que c’est une affaire d’argent. Je ne pense pas que ce soit aussi évident. C’est peut-être controversé, mais ce sont de vieilles traditions religieuses », a affirmé un des avocats du rabbin. L’un de ses confrères a ajouté : « La seule chose que je peux dire, comme c’est le cas dans toutes les affaires, c’est qu’il y a deux versions à chaque histoire. Cette affaire renvoie à un très sérieux problème dans la communauté juive orthodoxe. » 

C’est même un problème très ancien qui a donné lieu à de multiples débats depuis des siècles. En Israël, les maris récalcitrants peuvent finir en prison. Mais pas aux États-Unis. Dans la communauté juive de New York, les pratiques du rabbin Epstein n’ont pas vraiment surpris. Pour les femmes piégées dans une relation délétère, « on a toujours su qu’il y avait une autre option – une option risquée à utiliser dans les situations d’urgence », a déclaré Deborah Feldman, qui a grandi dans une famille orthodoxe et a écrit sur son expérience.

Source : Lepoint.fr, ÉqualitéeetRéconciliation