Ouïghours : une « loi antiterroriste » très controversée

L'Assemblée nationale populaire, qui tient lieu de parlement en Chine, a adopté dimanche 27 décembre 2015, une nouvelle loi antiterroriste, perçue comme un obstacle aux libertés individuelles par les associations de défense des droits de l'homme et à l'étranger.

Ce texte exige notamment des sociétés de technologie de l'information qu'elles permettent aux agences de sécurité d'accéder aux données sensibles des utilisateurs grâce à des « chevaux de Troie » ou en leur livrant leurs clés de cryptage.

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Les autorités ont justifié cette législation par la menace terroriste auquel le pays fait face selon elles, en particulier en raison des turbulences dans la région du Xinjiang (Ouïghours), dans l'ouest de la Chine.

Avant même leur adoption, les nouvelles mesures ont suscité de vives critiques de la part des entreprises de technologie concernées mais aussi aux Etats-Unis, Barack Obama ayant directement abordé la question avec son homologue Xi Jinping.

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Après le vote, Li Shouwei, chef adjoint de la commission parlementaire chargée de traiter ces questions, a expliqué que la législation chinoise n'était pas très différente à ses yeux de celles en vigueur dans les pays occidentaux.

« Ces mesures répondent au besoin de lutter contre le terrorisme et sont pour l'essentiel les mêmes que celles appliquées dans d'autres grands pays », a-t-il déclaré.

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D'après lui, elles n'auront aucune incidence sur le fonctionnement normal des entreprises de technologie et celles-ci ne doivent pas craindre de perdre leurs droits de propriété intellectuelle.

An Weixing, chef du département antiterroriste au ministère de la Sécurité publique, estime quant à lui que le pays est confronté à une menace terroriste sérieuse posée par les forces du « Turkestan oriental » — les autorités désignent ainsi les séparatistes du Xingjiang.

« Le terrorisme est l'ennemi public de l'humanité et le gouvernement chinois s'opposera à toute forme de terrorisme », a-t-il dit.

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Les associations de défense des droits de l'homme jugent que le gouvernement chinois surévalue fortement la menace que représenteraient les extrémistes de la minorité musulmane ouïghoure du Xinjiang pour justifier sa politique répressive.

Sources : Afp, Reuters, Chine nouvelle…

Petit Rappel :

Les Ouïghours sont quelque 9 millions, répartis dans le Sin-Kiang, une région à la périphérie nord-ouest de la Chine. Ce vaste territoire (1,6 million km²) comprend un total de 20 millions d’habitants, et le transfert de populations d’ethnie Han donne aux autorités chinoises les moyens de le siniser (le Sin-Kiang est aussi peuplé de Kazakhs, de Kirghizes et de Huis). A bien des égards, cette région a un caractère hautement stratégique et Pékin entend en renforcer le contrôle politico-militaire. Dans cette situation géopolitique entremêlée, il faut reconnaître aux populations d’ethnie turque le privilège de l’antériorité ; la présence de tribus ouïghoures est très anciennement attestée.

Jusqu’au VIe siècle de notre ère, les espaces centre-asiatiques sont dominés par des peuples indo-européens (Scythes, Tokhariens et Sogdiens). C’est alors que des nomades Türük, issus de l’Altaï, font irruption dans l’Histoire. Au VIIIe siècle, les clans Türük sont divisés, puis éclipsés par les Ouïghours. Ceux-ci sont à leur tour marginalisés par les deux forces montantes : les Arabes de Transoxiane (un territoire à l’Ouest de l’actuel Ouzbékistan) ; les Chinois à l’est, influents jusque dans les oasis du Ferghana et à Tachkent (aujourd’hui capitale de la République d’Ouzbékistan). Les Arabes battent les Chinois à Talas, en 751, et ces derniers se replient plus à l’est, laissant place aux Ouïghours. Ces derniers fondent un « empire » dont le territoire correspond à peu près à la Mongolie actuelle.

Cet « empire des steppes », pour reprendre le titre d’un ouvrage de René Grousset, s’effondre en 840, sous les coups des nomades kirghizes. De nombreux Ouïghours trouvent alors refuge dans les oasis situées au sud des monts Tian-Chan (les Monts célestes). C’est bien plus tard, aux XVIIe et XVIIIe siècles, que les Chinois conquièrent le Turkestan oriental, une région qu’ils nomment le « Xinjiang », le terme signifiant « nouvelle frontière » ou « nouveau territoire ». Le discours chinois se réfère donc à cette époque pour chercher à légitimer l’actuelle domination de Pékin sur le Sin-Kiang, mais il fait l’impasse sur la longue histoire de cette région.

Au cours du XIXe siècle, les Russes conquièrent le Turkestan occidental (actuelle Asie centrale) et soutiennent de multiples insurrections ouïghoures. Avec la révolution chinoise de 1911, le Sin-Kiang échappe à la souveraineté de Pékin. Par la suite, une république ouïghoure (la « république du Turkestan oriental ») bénéficiera de l’appui soviétique (1933-1934 ; 1944-1949). Moscou finit par reconnaître la souveraineté chinoise et les indépendantistes ouïghours plient devant le nouveau pouvoir communiste. Toutefois, dans les années 1967-1970, l’URSS soutiendra un parti nationaliste ouïghour et des cellules combattantes au Sin-Kiang (Russes et Chinois s’affrontent sur l’Oussouri, un affluent du fleuve Amour)…

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Les cinq régions autonomes «égales en statut à la province»:

Nomde la région autonome

Date de fondation(région autonome)

Capitalerégionale

Superficie(km2)

Population en 2005

Ethnie majoritaire locale

Mongolie intérieure(Mongols)

1er mai 1947

Hohhot

1 197 547

23,0 millions

17,1 %

Guangxi(Zhuangs)

15 mars 1958

Nanning

237 693

44,9 millions

33 %

Tibet(Tibétains) 1er septembre 1965

Lhassa

1 228 400

2,7 millions

92,8 %

Ningxia(Hui) 25 octobre 1958

Yinchuan

62 818

6 millions

20 %

Xinjiang(Ouïgours) 1er octobre 1955

Urumqi

1 655 826

19,6 millions

45 %


Pékin a renforcé son emprise sur cette région stratégique en y installant des colons Hans, y compris des «soldats-laboureurs ». Ainsi les Ouïghours sont-ils devenus minoritaires au Sin-Kiang (44 % de la population). Ils doivent coexister avec d’autres populations dont les Huis, de religion musulmane, mais d’ethnie Han (les Hans représentent 40 % de la population du Sin-Kiang). En butte aux revendications autonomistes des Ouïghours, le pouvoir chinois joue sur ce clivage et recrute une partie de ses policiers chez les Huis, réputés brutaux dans leurs rapports avec les Ouïghours. Ces derniers subissent vexations diverses, discrimination ethnique et répression religieuse. Leurs us et coutumes sont combattus. Des brigades de « travailleurs sociaux » quadrillent le territoire.

Par ailleurs, il existe une diaspora ouïghoure, depuis l’Asie centrale jusqu’en Turquie, pays dans lequel elle compte 300.000 personnes. Présidé par Rebiya Kadeer, qui a connu les prisons chinoises, le Congrès mondial des Ouïghours a son siège à Munich (l’Allemagne a accueilli des réfugiés politiques issus de cette ethnie). Rebiya Kadeer vit aux Etats-Unis où leUyghur Human Rights Project est très actif. La Chine considère cette organisation, à l’instar du Congrès national du Turkestan oriental et de quelques autres, comme terroriste. Les différentes associations ouïghoures sont assimilées au Mouvement islamique du Turkestan oriental, classé comme organisation terroriste après le 11 septembre 2001.