Poésies et poètes de la Djâhilîhyya à l’Islam : « Extase et Égarement (spirituel), et décadence matérielle. »

D’après le Dr Mansour pour T.E.P.A à 08h30 le 15 Avril 2014

Livre premier

Trois personnages célèbres parmi les Arabes païens ont été désignés sous la qualification de Ghorâb, au pluriel Aghriba, c’est-à-dire corbeaux, parce qu’ils étaient fils de négresses et noirs eux-mêmes. Le premier par rang d’âge est Antar ; les deux autres sont Khofâf, fils d’Omayr, de la tribu de Soulaym, et Solayk, fils d’Omayr, de la tribu de Sàd, branche de Témîm (1).

Wer den Dichter will verstehen, Muss in Dichters Lande gehen“

« Celui qui veut comprendre le poète, Doit aller dans le pays du poète. »

 

Johann Wolfgang von Goethe (1749 – 1832)

Introduction :

Ici, nous n’avons pas la prétention de faire une anthologie exhaustive de la poésie d’expression arabe ni même de le faire au sein de la sphère islamique … Mais tout simplement rappeler un pan de la culture, tantôt glorifier et d’autres fois décrier pour diverses raisons –à tort ou à raison -. Quoi qu’il en soit, la poésie est l’un des modes d’expressions et de transmissions des savoirs (culte, mœurs, cultures, histoires et légendes) privilégiés des tribus nomades…

Ici nous reviendrons sur quelques poètes connus tout en étant méconnues, comme Antar, Imrou’l-Qays, Ibn Arabi, Madj Al-Din Kubra, Al Muttanabi et d’autres …. Et d’autres …

Mais revenons d’abord sur quelques notions assez importantes :

Si les origines des Arabes remontent à la nuit des temps et dans un espace donné, à savoir le Yémen, les oasis et les cités états de la « péninsule Arabique » — la mention de l’existence des « Aribis», « Arab » (phonétiquement : Ahralabe) , – sens rapprochant de « sauvage », « indomptable » figure déjà dans des inscriptions assyro-babyloniennes du IXe siècle av. J.-C., désignant par là les tribus nomades de la péninsule —. Cette désignation était surtout le fait que les tribus étaient le plus souvent en guerre entre elles, elles s’adonnaient aux pillages et elles étaient aussi utilisées comme mercenaires (au combat et/ou pour escorter des caravanes marchandes…).

Mais ce n’est toutefois qu’au VIe siècle de notre ère que l’on peut constater une source d’identité, dans le premier texte grave connu en langue arabe, que l’on doit au poète préislamique Imrou’l-Qays (mort vers 540), à qui l’on attribue la définition des règles fixes auxquelles se soumit après lui la poésie arabe.

Si les Arabes de l’Arabie centrale étaient principalement des nomades, il existait cependant dans cette région du Hedjaz des cités états (marchandes caravanières) dirigées par des oligarchies tribales sédentaires.

La plus importante de ces villes, La Mecque, réalisait des bénéfices considérables en tant que siège à la fois grâce à la foire et le pèlerinage païen à la Kaaba (ou Maison sacré – lieu consacré au culte d’Abraham (Ibrahim), ainsi qu’un parlement : « Dar Al Nadwa », où siègé les dirigeants des diverses tribus qui composent Quraysh

Les joutes poétiques qui s’y tenaient périodiquement favorisèrent la formation d’une langue arabe intelligible par un nombre croissant d’habitants de la péninsule.

Dès l’origine de la constitution d’une première identité, nous avons donc comme éléments principaux la langue d’une part et de l’autre son extension : la poésie….

Les historiens (spécialistes de la littérature et des langues… grammairiennes …) ont pu mettre en évidence, qu’ils écrivaient un poème en un mois, puis ils le retravaillait, le ciselait durant une année, avant de le rende publique, et cela durant la grande foire du pèlerinage à la Mecque. Un moment privilégier pour les joutes verbales, où les poètes faisaient démonstration de leur art ….

A cette époque, les meilleurs poèmes étaient transcrits avec de l’encre ou cousus en or, sur des peaux ou tissus et accrochés aux murs de la Qaâba (l’actuel lieu saint du pèlerinage musulman, à la Mecque, et antique lieu de dévotion et de recueillement d’Abraham, où vécu son épouse Ajar (Agar…) et fils Ismaël, frère ainé d’Isaac).

Les historiens en dénombrent sept intitulés « les sept suspendus » ou « les sept dorés », d’au moins 5 pages chacun. Certains historiens en comptent dix. Ils n’ont pas de titre et commencent souvent par l’évocation d’une histoire d’amour, de passion en guise d’introduction (cette introduction est le plus souvent d’ordre stylistique) avant d’aborder le sujet.

Les sept poètes classiques :

1. Imrû’l-Qays Ibn H’ujr

2. Amr Ibn Kulthûm

3. Al-H’arith Ibn H’illiza

4. Zuhayr Ibn Abî Sulma

5. ‘Antara Ibn Chaddâd (Antar)

6. Labîd Ibn Rabî’a

7. T’arafa Ibn Al-‘abd

Les trois poètes supplémentaires :

1. Al-‘Acha Maymûn

2. Nâbigha al-Dhubyânî

3. Abîd Ibn Al-Abraç.

Ces dix poèmes constituent, même à nos jours, le sommet de la poésie classique arabe, abstraction faite de la poésie de Abou T̩ayeb Ah̩mad ibn al-H̩usayn dit « Al Moutannabi » qui atteint des sommets artistiques semblables, sinon supérieur, de mon avis personnel.

Les premières joutes poétiques connues sont celles de Ocazh, une petite bourgade située entre Taïf et Nakhla, au IIIe siècle de notre ère. Les tribus Bédouines avaient pris l’habitude de se retrouver périodiquement afin de conclure une trêve générale pendant laquelle cessaient leurs querelles. Cette trêve était l’occasion d’entendre les poètes des différentes tribus réciter leurs œuvres mais aussi de confronter leurs jugements en matière de langue, ce qui eut pour effet d’affermir, d’identifier et de consolider une langue arabe unique. 

Cette koinè poétique originaire est fondamentale et représente la première étape de la formation d’une identité arabe. L’histoire de la poésie arabe commence certes avec la fondation de l’Islam, mais aussi, avant la Révélation, avec l’identité arabe préislamique, celle du temps de la DJâhilîyya (2), des siècles antérieurs au VIIe siècle, à travers ces joutes orales. L’unité linguistique de haut niveau littéraire qui existe dès l’époque préislamique est le vecteur porteur par excellence d’un imaginaire collectif, dont témoignent les muallaqates, textes poétiques primés lors des concours et joutes oratoires entre tribus et affichés aux parois de la Kaaba.

Les Arabes avaient certes des mœurs qui heurtèrent leurs contemporains (tel Polybe (3) et Procope de Césarée (4), qui nous décrit les « Arabes » mais surtout Quraysh– nous y reviendrons durant la période du Mois Sacré : Ramadan. Inchallah)…

Ainsi, Polybe et Procope de Césarée font remarquer les qualités des Arabes : une grande hospitalité (tantôt intéresser et d’autres fois altruistes), leur fidélité et loyauté vis-à-vis des uns et des autres (même si certaines querelles finissaient en guerre…), mais surtout, ce qui à notre avis a le plus d’impact : La Parole donnée est respectée, car elle est de l’ordre du serment donc un contrat !

Et cette « parole » est éloquente et incisive…

Cette importance de la parole dans le patrimoine culturel arabe : de par : la poésie comme la musique sont des formes traditionnellement bien en accord avec une existence nomade.

– Techniquement, le vers arabe classique comprend deux éléments : le mètre et la rime. Celle-ci réapparaît à la fin de chaque distique (le bayt).

Contrairement à la conception occidentale du vers, le vers arabe n’est pas la forme d’une seule entité rythmique, mais d’éléments de même mesure, qui constituent deux entités bien différenciées, grâce à la présence, à la fin de chacune d’elles, de la rime. Selon la tradition classique, la rime est l’homophonie de la dernière syllabe du distique et court d’un bout à l’autre du poème auquel elle confère une unité musicale envoutante et un caractère éminemment invocatoire.

Dans la versification arabe classique le vers est généralement de 12 pieds. Le poème est écrit en deux colonnes de deux vers complémentaires sémantiquement par ligne, séparés par un espace suffisant et uniforme, avec une rime à la fin du deuxième vers et identique partout dans le poème.

Ces œuvres ont été écrites durant une époque où byzantins et perses sassanides se disputaient l’influence sur la péninsule Arabique, via leurs vassaux respectifs, les Ghassanides et les Lakhmides. Elles ont été réunies pour la première fois par Hammad Ar-Rawiya et contiennent les thèmes chers à la poésie arabe pré-islamique :

  • Introduction (Amour, passion)
  • Description de l’environnement
  • L’éloge des protecteurs, des morts ou du poète lui-même
  • L’injure des clans ennemis
  • L’amour
  • Le vin

 

Chaque texte contient, dans un ordre logique, des métaphores, des comparaisons, des images, des références à la vie dans le désert (par exemple, dans son poème, Tarafa parle de chameaux goudronnés car, à l’époque, on enduisait de bitume les chameaux galeux et on les écartait du troupeau). Les poètes de ce recueil sont originaires de différents endroits de la péninsule, mais l’ensemble est écrit dans la langue de la région de Hedjaz.


À suivre, in sha Allah, l’histoire de différents poètes…

 

(1) Solayk appartenait à la famille de Moucaïs. Il est communément appelé Solayk, fils de Solaca, du nom de sa mère. C’était un poète guerrier, et de plus un coureur que les chevaux ne pouvaient atteindre. On cite, parmi ses contemporains, quatre autres coureurs de la même force : ce sont Chanfara, Teabbata-Charran, Amr, fils de Barrak, et Nofayl, fils de Boraca (voyez sur Chanfara et Teabbata-Charran,bChrestomathie de M. de Sacy, II, 337-340; Schultens, Mon. ant. hist. ar., p. 49; Fresnel, Première lettre, p. 92-114). Solayk était un des Saàlik-el-Arab, c. à d., des guerriers pauvres qui vivaient de brigandages et d’expéditions aventureuses. Il n’attaquait jamais les descendants de Modhar, et dirigeait toujours ses entreprises, soit contre la race de Rabîa, soit surtout contre les populations du Yémen, telles que les tribus de Khatham et de Mourad. Pendant la saison des pluies, il remplissait d’eau des œufs d’autruche, et les enterrait dans les déserts ; il savait ensuite les retrouver pendant l’été, lorsqu’il allait faire des expéditions lointaines. Dans une de ses incursions contre les Mourad, il vainquit et fit prisonnier Cays, fils d’Abd-Yaghouth, fils de Mekchouh. Dans une autre incursion contre les Khatham, Solayk fut tué par un guerrier de cette tribu, nommé Açad (ou Anas), fils de Moudrik(Aghani, IV, 186 v°-189; Ibn-Nobâta, ap. Rasmussen, Addit. ad hist. ar., p. 25, 26). Sa mort doit avoir précédé de très peu de temps la conversion à l’islam de ses contribules les Bènou-Témim, en l’année 630 de J. C.

(2) : terme désignant non seulement la période avant l’avènement de l’Islam : qui signifie « confusion », « ignorance », « folie légère » et même « furieuse » …..

(3) Historien d’origine grecque (202 Av J.C. / 125-120 Av J.C.)

(4) Procope de Césarée (vers 500-560 Ap J.C.) historien byzantin