Poésies et poètes (suite) : Antar Ibn Chaddâd… Poète et guerrier

D’après le Dr Mansour pour T.E.P.A à 14h00 le 16 Avril 2014

Antar Ibn Chaddâd… « Poète et guerrier »

Selon quelques généalogistes Arabes (livre référence « Livre des Chansons » : « Kitâb al-Aghâni » de Abû’al Faraj al-Açfahânî), le poète Antar fut fils d’Amr, fils de Cheddâd. D’autres disent que son père se nommait Cheddâd, fils d’Amr. Amr eut pour père Moawia, lequel fut fils de Karâd, fils de Makhzoum, fils de Abs, fils de Baghîd, fils de Modar.

Antar fut aussi nommé Antarat al-Faldjâ, sobriquet qui lui fut donné à cause de ses lèvres fendues. Il reçut plus tard le surnom de corbeau, à cause de la couleur foncée de sa peau. Il eut pour mère une esclave abyssinienne nommée Zébiba, et il fut lui-même tenu pour esclave, bien que né d’un père de condition libre ; à cette époque les Arabes ne reconnaissaient pas leurs enfants nés de mères esclaves, à moins qu’ils ne se lissent remarquer par leurs talents et leur bravoure.

Représentation de Antar

Antar fut donc esclave dans sa jeunesse. Il gardait les chameaux de son père Cheddâd.

Bientôt, l’occasion de faire ses preuves de par sa force et sa bravoure lui sera donnée lorsqu’il fut admis à faire partie des expéditions que les Abs entreprenaient contre d’autres tribus.

Il pria alors Cheddâd de lui accorder la liberté, et de le reconnaître pour son fils. Cheddâd s’irrita de cette demande, refusa durement Antar, et le renvoya garder les troupeaux.

Quelque temps après, tandis qu’un grand nombre de cavaliers d’Abs étaient en campagne, leur camp, défendu seulement par la famille de Korâd et quelques autres, fut envahi par une troupe considérable d’ennemis. Dans ce pressant danger, Cheddâd fut obligé d’avoir recours à son fils. « A la charge, Antar ! » lui dit-il.

— L’esclave, répondit Antar, n’est point fait pour combattre ; il n’est bon qu’à traire les chamelles et à soigner les petits.

— « A la charge ! » répéta Cheddâd ; « Tu n’es plus esclave, tu es libre, tu es mon fils. »

Antar n’eut pas plutôt entendu ces paroles, qu’il se précipita sur les assaillants. Il fit des prodiges de valeur, sa fougue anima le courage des autres guerriers d’Abs, qui mirent l’ennemi en déroute, et lui arrachèrent le butin qu’il avait enlevé

Désormais homme libre, Antara s’illustra par ses exploits et son talent poétique, sans cependant pouvoir faire oublier le vice de sa naissance, que l’envie lui reprochait souvent.

Les Bènou-Abs, conduits par Kaïs, fils de Zohaïr, avaient attaqué les Bènou-Temîm; mais ils furent repoussés et poursuivis par leurs adversaires, quand Antar s’arrêta pour couvrir la retraite de sa tribu, une troupe de cavaliers vint se joindre à lui ; et ils réussirent à arrêter l’ennemi. 

Kaïs, dont la jalousie fut excitée par la conduite d’Antar dans cette journée, dit, au retour de l’expédition : « Il n’y a que le fils de la négresse qui ait protégé notre peuple », voulant par ces paroles rappeler la bassesse de la naissance d’Antar. 

Or Kaïs était grand mangeur. Cette expression méprisante fut rapportée à Antar, celui-ci ayant donc appris ce que Kaïs avait dit et avec l’indignation qui en découlait, cela lui inspira une « cacîda » dans laquelle, en faisant son propre éloge, il lance d’une manière indirecte quelques sarcasmes contre Kaîs. C’est dans cette pièce qu’il dit :

« La moitié de ma personne est du plus pur sang de la tribu d’Abs ; l’autre moitié, j’ai mon sabre pour la faire respecter. »

« Quand nos guerriers en péril faiblissent et se regardent stupéfaits, alors on trouve que je vaux mieux que ceux dont les oncles paternels et maternels sont de haute et noble lignée. »

Antar était amoureux de sa cousine Abla, fille de Malik, frère de Cheddâd. Par d’importants services rendus à Malik et à son fils Amr, il leur avait arraché la promesse de lui donner Abla en mariage. Mais Malik et Amr qui détestaient Antar mais aussi, pour se soustraire à une alliance avec le fils d’une esclave, alliance qu’ils regardaient comme un déshonneur, ils mirent à l’accomplissement de leur promesse une condition qui entraîna Antar dans une entreprise périlleuse, où ils espéraient qu’il trouverait la mort.

Mais Antar triompha de tous les dangers, et remplit la condition qui lui était imposée. Malik, n’ayant plus alors de prétexte pour éluder sa parole, prit la fuite avec toute sa famille, et alla s’établir loin de la tribu d’Abs. Suite à une série de manigance à son encontre, Malik n’eut comme seul recours que de faire appel aux services d’Antar, et, convaincu par la noblesse et les bienfaits du généreux guerrier, il finit par lui accorder la main de sa fille.

Le poème suivant fut improvisé par Antar en apprenant la mort de Malik, fils de Zohaïr, tué dans la guerre de Dâhis et Ghabrâ (traduction et commentaire dans l’article de M. Fresnel dans le Journal asiatique du mois d’avril 1837).

« Non, jamais mortel ne verra un second chef tel que Malik devenir victime de la perfidie de certains gens,

 

et cela parce que deux chevaux sont entrés en lice !

 

Plût au ciel qu’ils n’eussent jamais parcouru ensemble la moitié d’une portée de flèche !

 

Plût au ciel qu’ils n’eussent jamais été lancés à la course pour décider un pari !

 

Plût au ciel qu’ils fussent tous deux morts auparavant dans quelque pays éloigné, et que Kaïs les eût perdus pour ne jamais les revoir !

 

Voilà qu’ils nous ont attiré le malheur et une guerre désastreuse,

 

dans laquelle un chef de la race de Ghatafàn a trouvé la mort !

 

Un chef, héros du combat, qui soutenait noblement les droits de sa famille, et qui, chaque fois qu’il revenait à la charge, tranchait les mains à ses ennemis ! »

Antar s’était distingué dans la guerre de Dâhis. Il parle dans ses vers de la journée de Dhou-l-Moray-kib, où il tua Dhamdham, et du combat de Forouk. Ses poésies ont été réunies en un diwân ou recueil, dont la bibliographie de Hadji Khalifa fait mention.

Il mourut dans un âge assez avancé, probablement plusieurs années après la fin de la guerre de Dâhis et la naissance de l’islamisme. On raconte diversement sa mort.

La version qui est appuyée sur le plus grand nombre de témoignages, et que l’auteur du roman a aussi adoptée, mais en y joignant des circonstances de son invention, est qu’il fut tué d’un coup de flèche par un Arabe de la tribu de Nebhân, branche de Tay, nommé Wizr, fils de Djâbir, et surnommé El-Açad-errahîsy le lion à la patte blessée.Ibn-el-Kelbi, Mofaddhal, Ibn-el Arabi et autres rapporteurs de traditions, s’accordent à dire qu’Antar, étant allé faire une incursion sur le territoire des Bènou-Nebhân, leur enleva quelques chameaux, et s’en revint chassant devant lui sa capture.

Mais Wizr était à l’affût sur son passage ; il lui lança une flèche en criant : « A toi ! C’est de la main du fils de Selma. » Le trait brisa les reins d’Antar, qui, malgré la douleur du coup, eut encore la force d’arriver à sa tribu ; et, quoique blessé à mort, il adressa ces vers aux Abs :

« C’est au fils de Selma, sachez-le, que vous avez à demander de mon sang.

Mais comment atteindriez-vous le fils de Selma ? Comment pourriez-vous me venger ?

Au milieu des monts de Tay, de ces monts élevés touchant aux pléiades, il est en sûreté contre toute attaque. »

Les aventures d’Antar ont fourni matière à un roman très volumineux et très intéressant (copie Bibliothèque National de France – BNF – Paris : ouvrage en dix volumes in-fol) très populaire encore aujourd’hui en Syrie, Irak, Yémen et en Égypte, si populaire qu’on voit des hommes qualifiés d’Antari (au pluriel Anâtira), dont la profession est d’en lire ou réciter des fragments dans les lieux publics.

Cet ouvrage offre une peinture fidèle de la vie des Arabes du désert, dont les mœurs semblent n’avoir reçu du laps des temps presque aucune altération. Leur hospitalité, leurs vengeances, leurs amours, leur libéralité, leur ardeur pour le pillage, leur goût naturel pour la poésie, tout y est décrit avec vérité.

L’auteur, Sayyid Youcef, fils d’Ismaïl, a fait entrer dans son cadre les principaux faits et les personnages les plus marquants de l’histoire arabe pendant le siècle où est né Mohammed (paix et bénédiction sur lui) ; il a emprunté la plupart des matériaux qu’il a mis en œuvre à des écrivains versés dans les traditions des anciens âges, tels qu’Asmaï et Abou-Obayda, et il a orné ce fond d’une multitude de détails et d’épisodes tirés de sa propre imagination ; il a fait, en un mot, une sorte de roman historique.

« Souvent j’ai enveloppé un escadron ennemi d’un escadron aux armes étincelantes à l’aspect sombre, portant partout l’horrible trépas,

 

Marchant en silence, faisant briller les instruments de la mort : ainsi reluit le feu dont l’ardeur embrase ce qui l’alimente.

 

Dans cette troupe on voit des braves, fils de braves; — et quand les lances brisées dans la mêlée embarrassent les pieds des chevaux,

 

Les armes jettent à l’entour un éclat que la poussière du combat ne voile pas; telle paraît, en domptant les ténèbres, la lueur des torches entre les mains des voyageurs.

 

Ces cavaliers, supportant avec patience les fatigues, ont toujours prêts des chevaux au poil lisse, aux pieds agiles, des coursiers de pur sang, aux flancs minces et au ventre rétréci.

 

Ces coursiers, le cou tendu, le front plissé, s’élancent avec leurs cavaliers armés de toutes pièces ; ils s’élancent bien que harassés d’une marche fatigante et souffrant des pieds dont la route a usé la corne;

 

Ils portent de jeunes braves experts à frapper avec la lance, inébranlables même quand l’étendard de la guerre est entraîner au loin dans une retraite précipitée;.

 

Des cavaliers beaux à voir, illustres, impétueux, hardis combattants au moment où le cœur manque aux lâches.

 

Combien de fois ai-je réveillé la nuit, une bande, d’amis aux fronts altiers, dont les têtes se penchaient sous l’influence du sommeil,

 

Pour me mettre en route avec eux, les menant à travers les épaisses ténèbres jusqu’à ce que je vis se passer la période de la matinée dans laquelle le soleil darde ses premiers rayons.

 

Avant que l’ardeur du midi ne se fût fait sentir, je rencontrai une troupe de cavalerie et je perçai de ma lance le premier cavalier de son avant-garde ;

 

Je frappai le chef sur chaque côté de la tête et il tomba à terre ; je poussai mon coursier jeune et vigoureux au milieu de la troupe ennemie, et il la traversa;

 

Combattant ainsi jusqu’à ce que je vis changée en rouge la noirceur de la peau de nos montures, teintes qu’elles étaient par le sang de leurs blessures.

 

Les chevaux de l’ennemi, emportés par une fuite rapide, trébuchent dans une mare de sang et foulent aux pieds les morts tombés dans l’acharnement du combat.

 

Ensuite je revins triomphant avec la tête de leur chef que je jetai là pour servir de pâture au premier animal qui viendrait à la rencontrer.

 

Jamais, dans aucun lieu, je n’ai recherché une femme sans avoir d’avance remis la dot entière à celui qui lui servait de patron *

 

Jamais je n’ai consumé le bien de l’homme d’honneur sans mettre en réserve chez moi, pour le lui rendre, le double de ce que j’en ai pris.

 

C’est seulement en présence des maris que j’entre chez les femmes de notre tribu ; si le mari est parti pour la guerre, je n’entre pas.

 

Quand la femme étrangère qui est confiée à ma protection s’offre à mes regards, je baisse les yeux jusqu’à ce qu’elle nous cache ses charmes en se retirant dans sa tente.

 

Je suis d’un naturel facile, d’un caractère noble; je ne laisse pas mon âme s’opiniâtrer à suivre ses passions.

 

Demande à Abla, elle te dira que je ne veux d’autre femme qu’elle ;

 

Si elle m’invite à entreprendre une affaire sérieuse, je réponds à son appel, je la protège contre tout mal et je m’abstiens de lui en faire éprouver. »

 

* Il s’agit ici des femmes qui se trouvent sous la protection d’une tribu qui n’est pas la leur. A cause de leur qualité d’étrangères, il était rare qu’elles fussent traitées avec beaucoup de respect. Notre poète a donc agi avec honneur et générosité en assignant une dot à la femme étrangère qu’il voulait épouser. Dans une pareille circonstance, beaucoup de compatriotes d’Antara auraient enlevé la femme, sans qu’il fût question ni de dot ni de mariage.

Bibliographie : 

– On peut voir deux notices sur Antar dans le Journal asiatique (mai 1838, p. 445 et suiv. ; décembre 1840, p. 516 et suiv.). La première est de M. de Slane ; la seconde, de M. Perron; celle-ci est la traduction complète de l’article consacré à Antara par l’auteur de l’Aghani, vol. II, f. 165 v° et suiv.