Syrie : Alep, ville aux deux visages, entre boîtes de nuit et « route de la peur »

D’après Larédac à 09h11 le 22 Novembre 2014

A Alep, ville ravagée par la guerre, dans certains quartiers, on danse toujours dans les boîtes de nuit. La ville aux deux visages.

Photos de Joseph Eid pour AFP et Hosam Katan pour REUTERS

Depuis juillet 2012, Alep, deuxième ville de Syrie, est divisée entre secteurs loyalistes dans l’ouest et secteurs Est, tenus par les rebelles. Ces derniers sont menacés depuis début octobre d’être totalement assiégés face à l’avancée de l’armée qui veut couper leur route d’approvisionnement au nord de la métropole. Depuis fin 2013, l’armée de l’air du président Bachar el-Assad largue quotidiennement des barils d’explosifs sur les secteurs rebelles, malgré une résolution de l’ONU condamnant cette pratique.

Alep offre aujourd’hui deux visages. Celui des quartiers sous contrôle gouvernemental, où la vie continue, malgré tout. Dans les rues, des vendeurs de kebab ou de falafels. Des cafés remplis de joueurs de cartes, des boîtes de nuit où l’on danse. Et puis il y a l’autre Alep, qui offre des paysages apocalyptiques, des quartiers sous contrôle rebelle ravagés par la guerre.

Au cours des derniers mois, les forces du régime de Damas ont progressé autour des quartiers tenus par les rebelles dans l’est de la ville, menaçant d’assiéger entièrement la ville. Les secteurs de la ville tenus par les rebelles sont sous le contrôle de groupes différents, dont certains comprennent des combattants de l’Armée syrienne libre.

Au petit jour, les fonctionnaires Abou Asaad et Abou Abdo monte chacun dans un micro-bus: le premier pour gagner un quartier rebelle et le second le secteur gouvernemental d’Alep, ville syrienne coupée en deux par la guerre.

Ce trajet prenait dix minutes avant que les combats ne scindent la ville en juillet 2012. Il dure aujourd’hui dix heures et les deux hommes vont braver de terribles dangers.

Photo Afp : Un habitant d’Alep assis sur le toit d’un minibus passe devant un immeuble endommagé, le 20 novembre 2014 en Syrie

Abou Asaad, 45 ans, chauffeur dans un organisme d’Etat, rentre chez lui après avoir travaillé dix jours d’affilée. Il attend à une station de bus de New Aleppo, un quartier tenu par le régime à l’ouest, pour regagner son appartement à Chaar, dans l’est, contrôlé par les insurgés de l’Armée syrienne libre (ASL).

Ces deux points ne sont distants que de cinq kilomètres mais il lui faudra en faire plus de 400. Il doit traverser la zone tenue par l’armée jusqu’à Attriya, puis bifurquer vers l’est dans un véritable « no man’s land » désertique, avant d’arriver à Al-Bab, une zone tenue par l’état dit « islamique ». Puis le bus approche de nouveau à Alep.

« Avant d’arriver au poste de l’EI, les femmes se mettent derrière et se voilent intégralement. N’ayant pas le droit de voyager seules, selon la loi imposée par lesdits « djihadistes », il faut faire en sorte qu’elles soient accompagnées par un mari ou frère. Je vérifie tout, sinon c’est moi qui trinque« , raconte à l’AFP le chauffeur Mohammad, qui effectue trois voyages par mois.

Mais chacune des trois forces (l’EI, les rebelles et le régime) possède listes et ordinateurs. « Une dénonciation ou une erreur, et vous pouvez disparaître« , dit-il.

Alep est séparée par une ligne de front qui court du nord au sud. Les rebelles contrôlent plus de la moitié de la ville, le régime moins de 40% et les Kurdes 10%. Un point de passage périlleux à Boustane al-Qasr, dans le centre, a fermé il y a un an, à cause des francs-tireurs.

Abou Abdo, qui vient du quartier rebelle de Sakhour (est), emprunte la même route qu’Abou Asaad, mais en sens inverse, pour rejoindre le ministère où il travaille.

« Notre voyage d’un secteur d’Alep à l’autre est semé d’embuches. On le faisait en 10 minutes ; maintenant il faut 10 heures à cause du grand détour« , assure-t-il.

« Il y a beaucoup de points de contrôle et de danger sur la route, mais je dois faire ce trajet car je suis un fonctionnaire et c’est ma seule source de revenu. Je l’effectue parfois deux à trois fois par semaine. Que Dieu est pitié de nous« , témoigne-t-il.

La guerre a fait bondir le prix du trajet, de 20 LS avant à 2.500 LS (12,5 dollars) aujourd’hui à partir de la zone gouvernementale.

Quelque 800 personnes se rendent chaque jour dans les quartiers rebelles et à peu près le même nombre en partent, selon Mounir, en charge de la station de bus.

Ceux qui partent de la zone gouvernementale assurent devoir payer des bakchich aux rebelles de l’ALS et les autres accusent des soldats gouvernementaux d’en faire autant.

Les chauffeurs redoutent surtout le passage dans la zone contrôlée par l’EI. L’un d’eux assure avoir reçu 30 coups de fouet pour s’être rasé de trop près alors que les membres de l’état dit « islamique » se laissent pousser la barbe mais se rase la moustache.

Un autre, Abou Omar, a été flagellé car il avait oublié d’éteindre sa radio qui diffusait de la musique, interdite chez les membres de l’état dit « islamique ». Un troisième est resté 48 heures en prison jusqu’à ce qu’il récite correctement une prière.

Beaucoup allument une dernière cigarette avant de monter dans les bus car fumer est interdit par l’EI.

« C’est la route de la peur. Devoir sortir de la ville, rouler des heures dans le désert pour rejoindre un autre quartier de la ville c’est absurde. Mais cette division d’Alep est elle-même absurde« , confie Abou Ahmad, venu voir son médecin en zone gouvernementale.

Alep dont le patrimoine est en danger; Alep dont l’économie est ravagée. Et malgré tout, la zone industrielle de Cheikh Najjar, qui ambitionnait avant la guerre civile de devenir non seulement la plus grande zone industrielle de Syrie mais du Moyen-Orient, veut croire en une seconde chance. Pourtant, le plus souvent, il ne reste au mieux que la carcasse des bâtiments, car beaucoup a été détruit, brûlé, et pillé ces deux dernières années.

Alep dont un des grands symboles, le célèbre hôtel Le Baron, est désormais fermé après un siècle d’existence. Trop prêt de la ligne de front qui sépare les forces gouvernementales et les rebelles. Un établissement où l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser prononça un discours en 1958, et où la romancière Agatha Christie rédigea dans les années 1930 deux de ses livres les plus lus: « Le crime de l’Orient-express » et « Meurtre en Mésopotamie ».

Autre temps…

Source : 20-11-2014 Avec Afp, Reuters, Agence Sana, Russia Today, L’orient le Jour, Rfi